Aurore Lalucq : “Nous devons reconquérir l'intérêt général pour changer les vies quotidiennes”

Par Joakim Le Menestrel


Aurore Lalucq vient de publier Reconquête, aux éditions Les petits matins. Selon elle, les forces de gauche doivent mener une bataille culturelle et idéologique, défendre, comme l’extrême droite le fait depuis des années, sa stratégie de conquête du pouvoir. Dans ce livre, Aurore Lalucq traite, à l’aune de la crise du Covid-19, de la fin du néolibéralisme comme matrice politique et de la nécessité de faire bloc à gauche pour défendre un tout nouveau modèle politique et économique. Elle y détaille les contours de celui-ci : protection sociale, santé, justice fiscale, transition écologique, services publics, Etat employeur et stratège, revalorisation des salaires, RTT…)


Crédit : Maxime Maître



Résilience Commune : Bonjour Aurore Lalucq, tout d’abord nous avons voulu savoir comment vous avez vécu ce moment particulier du confinement et le(s) rôle(s) que vous avez joué au Parlement européen ?

Aurore Lalucq : Compte tenu de l'incapacité de l'Etat à gérer correctement la crise, je l'ai vécu avec consternation et inquiétude, et la conviction qu’il était plus que jamais nécessaire de reconquérir nos institutions publiques mais aussi les idées.

Cette crise révèle, entre autre, un problème d’État profond. Notre structure publique et nos dirigeants ont perdu certains réflexes, hypnotisés et destructurés, par l'idéologie néo-libérale et néo-managériale, ils se sont révélés totalement inopérants... En période de crise, il est nécessaire de réunir les partenaires sociaux en amont, de réorienter la production, de réquisitionner si besoin. Rien de cela n’a été fait.

Cette crise révèle, entre autre, un problème d’État profond

Ce sont les entreprises, face à l’inertie de l’État, qui, d'elles-mêmes ont réorienté leur production ; les cliniques privées qui ont demandé à être réquisitionnées, la grande distribution qui a indiqué qu'elle pouvait aider à commander des masques en Chine,... mais au lieu de s'appuyer sur ces forces, au lieu de “faire”, les gouvernants ont multiplié les opérations de communication, multiplié les ordres et les contre-ordres (travaillez, restez chez vous, etc.), vidant in fine la parole présidentielle de sa solennité et de son caractère engageant.

La société française a été particulièrement calme et robuste durant cette période... alors que le président de la République appelait à l'unité d'un pays qui n'était pas divisé, tentant de créer des divisions factices. Mais le plus terrible, c'est que nos gouvernants n'apprennent pas de leurs erreurs. Cet été, ils ont reproduit un discours flou sur le masque (alors que nous en avons désormais!), avec ses corollaires immédiats : la circulation du virus, une montée des anti-masques et des tensions. Néanmoins la robustesse de la société impressionne, c'est une force non négligeable notamment pour faire face aux défis qui nous attendent.

Mes rôles pendant la crise? Essayer d’en analyser au mieux les répercussions économiques et sociales pour proposer des solutions. L’objectif étant d’éviter une crise bancaire, économique et sociale et de réorienter notre économie vers la transition écologique. Les moments de crise sont toujours des moments de bascule. Il faut en profiter pour tout changer.


Les moments de crise sont toujours des moments de bascule. Il faut en profiter pour tout changer.

Pendant 20 ans on nous a dit que la dette “c’était mal” (et je caricature à peine…), qu’il y avait “trop” d’État, qu’il était nécessaire de sur-payer les patrons pour attirer sur notre sol les meilleurs... En fait, la crise a démontré tout l’inverse. Les règles budgétaires ont volé en éclats, nous avons pu compter sur la puissance publique, les métiers essentiels n’étaient pas les plus rémunérés, etc…

Dans le même temps, la résistance du logiciel néolibéral est considérable. Les pressions ont été multipliées de toute part pour faire du monde d’après un monde pire qu’avant sur les plans social et écologique.

En tant qu’élue, nous sommes sollicités par certains représentants d’entreprises qui exigent qu’on rogne sur certaines obligations sociales et écologiques du fait des pertes engendrées pendant le confinement… Mais aussi par des “personnalités” pour me dire de cesser de parler de l'annulation de la dette...

Pourtant, l'utopie, c’est bien de penser que nous allons pouvoir vivre comme avant. Et les personnalités publiques qui véhiculent cette organisation du monde - dont Emmanuel Macron est bien le “premier de cordée” - assèchent par leur comportement le débat public, et abiment la démocratie, en tentant de faire passer de fausses vérités économiques, leurs dogmes, pour du bon sens.

L'utopie, c’est bien de penser que nous allons pouvoir vivre comme avant

Or, quel bon sens existe-t-il lorsque j’entends le directeur de la Banque de France - un des hauts fonctionnaires le mieux payé de France - déclarer que le pays dépense trop alors que la précarité notamment énergétique, la pauvreté, les inégalités, le chômage n’ont jamais été aussi importants ?

Ce qui me tient à cœur en tant qu’élue et économiste, c’est d’opposer une voix, au Parlement européen comme dans les médias, pour décrypter l’idéologie derrières une pseudo technicité économique et les conséquences du néolibéralisme, expliquer que notre modèle économique n’est plus viable, que la terre a ses limites, que l’économie est au service d’un cap politique et non l’inverse. C’est tout cela que nous devons reconquérir.


RC : Étant la tête d’un groupe de 140 député.e.s au Parlement européen, vous êtes en charge de proposer un plan écologique ambitieux dit “Green New Deal” pour bousculer l’orientation économique libérale européenne, notamment auprès de la Commission, qui a elle-même adopté son “Green Deal”. Quels seront les conséquences de la pandémie mondiale sur les orientations de ce programme ?

AL : Il existe une vraie sincérité, je crois, dans la prise de conscience de la Commission quant à la crise environnementale. Néanmoins, elle n’a pas franchi le pas en termes de propositions…

Dès le début, le plan de la Commission n’était pas assez ambitieux : ne serait-ce qu’en termes des montants alloués, seulement 100 milliards étaient accordés par an quand il en faudrait 1000 a minima, un financement qui repose en outre bien trop - comme pour le plan Juncker - sur le bon vouloir du privé...

Quant au fond, on note un manque criant de dialogue avec les partenaires sociaux, l’aspect social de la transition écologique est peu abordé… et le Green deal reste prisonnier d’une logique contradictoire de “croissance verte”. En gros, la Commission mise sur une rupture technologique qui nous permettra de continuer comme avant et reste prisonnière du mythe selon lequel il est possible de produire toujours plus en polluant moins...

Bref, la transition écologique et sociale, envisagée comme nécessité de changer notre métabolisme social, c’est à dire l’ensemble de l’organisation de notre société, ne fait pas partie de leur logiciel.


La transition écologique et sociale ne fait pas partie de leur logiciel

Mon “Green New Deal” venait justement en contre-proposition : il s’appuie au contraire sur le rôle des services publics et du dialogue social, une politique de garantie de l’emploi organisée par la puissance publique et insérée dans un modèle écologique, la promotion de nouveaux indicateurs économiques et sociaux pour déterminer la santé réelle d’un pays (sociale et environnementale), un plan d’investissement massif pour réduire notre consommation d’énergie et créer de l’emploi (isolation des bâtiments, etc.)



RC : Pour bousculer toujours, vous appelez de vos voeux à l’avènement d’un bloc social écologique pour combattre l'extrême argent et l'extrême droite. Les municipales étaient en ce sens une étape importante sur le plan politique où l’écologie a gagné en rassemblant à gauche. Ainsi, comment voyez-vous les rapports entre les partis politiques entre eux et avec la société mobilisée dans le cadre des prochaines échéances régionales puis, la présidentielle ?

AL : Si nous restons dans le statu quo actuel… eh bien nous serons minables devant l’Histoire. Il ne s’agit pas de sauter sur notre chaise pour dire “l’unité, l’unité” comme certains disaient “l’Europe, l’Europe”. Il s’agit ne pas créer des divisions factices dans un moment de multiples crises et face à une extrême droite qui gagne dans les urnes et dans les imaginaires. Rappelons que 7 Français sur 10 estiment que notre modèle économique est incompatible avec l’état actuel de l’environnement ou encore que l’INSEE - avant la crise sanitaire - notait une hausse de la pauvreté qui nous ramenait au niveau des années 1970, que des gens ont manifesté jours et des nuits sur des ronds points pour avoir le droit de temps en temps de lever le nez de la calculatrice quand ils font leurs courses… et nous, nous, répondrions à cela par des concours de muscles entre partis politiques. Sérieusement ?


7 Français sur 10 estiment que notre modèle économique est incompatible avec l’état actuel de l’environnement


D’un point de vue programmatique nous n’avons jamais été aussi proches. Les équipes, partis politiques se parlent, sur les territoires, mais aussi au Parlement européen, nous savons travailler ensemble... et cela va aller croissant avec les équipes municipales mélangées qui ont gagné les villes. Donc soyons à la hauteur.


RC : Pour finir, la journaliste Sylvia Zappi dans Le Monde le 26 décembre 2019, écrivait en parlant de vous lors de la campagne présidentielle de 2017 : “elle bûchait dans l'ombre. C'est ce qu'elle préfère, assure-t-elle.” Notre question est donc assez directe : quel rôle souhaitez-vous avoir afin de contribuer à l’avènement d’un bloc social écologique lors de ces prochains échéances électorales ?

AL : Comme beaucoup de femmes, je pensais, jusqu'à il y a peu, que mon amour de l’ombre était un trait de personnalité. Mais plus j’avance, plus ma fille grandit, et plus je me rend compte de l’ampleur systémique de la domination et de la visibilité masculine vs le retrait dans l’ombre des femmes, la relégation à des tâches subalternes, rassurantes, l’invisibilisation structurelle, sociale. Rares sont les hommes qui se posent la question de leurs compétences ou de leur légitimité. Ils osent. Ont de facto le droit.

Trop longtemps, la question de la confiance en soi est resté un sujet cantonné aux magazines dits féminins. C’est un sujet éminemment politique. Qui commence par ce que certains considèrent être des “petits riens”... comme le foot à la récré par exemple : des garçons qui prennent 70% d’un espace public, des filles à la marge autorisées à intégrer le centre de la cour selon le bon vouloir des garçons… et des adultes qui ne disent rien. Jusqu’à récemment.

Mon rôle, ce sera donc de travailler à la conquête et la reconquête.

Mon rôle, ce sera donc de travailler à la conquête et la reconquête.

Conquête de la place des femmes et des racisés. Tout - la rue, les médias, la politique - reste bien trop masculin, viriliste et blanc dans notre société.

Reconquête de l’intérêt général pour changer nos vies quotidiennes. Reconquête de la défense des délaissés. Reconquête d’un espace idéologique et politique de promotion de la justice sociale et écologique. Reconquête des mots et des discours, pour sortir des fausses vérités, et que nous soyons enfin fiers d’être écologistes et de gauche. Reconquête de la revendication du sérieux. Être sérieux, c’est changer tout et vite.

590 vues
Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux
  • White Facebook Icon
  • White Twitter Icon
  • White Instagram Icon

© 2020 by Résilience Commune