Changer les choses en profondeur pour faire avancer la démocratie

Entretien avec Priscillia Ludosky

Par Aneth Hembert et Joakim Le Menestrel


Priscillia Ludosky est une militante française, connue pour être une des initiatrices et une figure du mouvement des Gilets jaunes. Le 29 mai 2018 quand elle publie une pétition en ligne sur la hausse des taxes carbones afin de dénoncer les inégalités sociales, est considéré comme un des éléments déterminants dans l'initiation du mouvement de protestation des gilets jaunes. Elle revient avec Résilience Commune sur la conciliation nécessaire de la justice sociale et climatique puis les failles de notre démocratie en écho aux lois sécuritaires qui ont fait notamment débat dernièrement.


Résilience Commune : vous avez été un des acteurs importants du mouvement des gilets jaunes qui a remis à plat le concept de “justice”. Il est aussi au cœur de votre livre avec Marie Toussaint, eurodéputée écologiste dans lequel vous dénoncez l’opposition entre justice sociale et écologique. Pour quelles raisons avez-vous choisi ce terme ? Pourquoi ce travail de conciliation vous semble-t-il nécessaire ?


Priscillia Ludosky : Premièrement, je suis parti du fait que l’on a un respect pour notre environnement et que l’on a aussi conscience du fait qu’on contribue à le détruire. Ainsi, la conscience de la difficulté qu’il y a à sortir de certains schémas rend la tâche compliquée. Alors comment faire ? Comment peut-on faire partie de cette transition ? Comme ne pas subir les discours gouvernementaux qui accablent tout le monde, sauf lui-même.

Quand on dit qu'il faut dénoncer ce que font les grandes sociétés. Est-ce que ces profils-là font autant d’efforts que ce qu'on nous demande, nous citoyennes et citoyens ? On sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Alors dans quelle mesure en tant que consommateur vous êtes amenés à accepter tout et n’importe quoi sous prétexte que vous aussi polluez la planète et êtes responsable de ce qui se passe. Cela questionne véritablement le responsable initial.


Par exemple, quand on dit aux gens qu'il ne faut pas manger trop de sucre car il est nécessaire de réduire l'obésité, pourquoi de l’autre côté est proposé des rayons entiers de produits sucrés transformés dans les supermarchés ? C’est paradoxal. Ce que je veux dire, c’est que cela montre que les gens ont besoin d'être accompagnés pour mieux consommer. Ils ont aussi besoin d’une incitation non culpabilisante. Il n’y a rien de pire que le sentiment de culpabilité.


De même, pour la Convention Citoyenne pour le Climat qui proposait le retrait des publicités sur les SUV, le gouvernement n’avait pas voulu cette interdiction. En effet, il y a un enjeu financier derrière. Pourtant, si les gens demandent qu’il y ait moins de publicité, moins d’influence et d'incitation, c’est légitime puisque la publicité a un rôle important dans les comportements et les modes de vie. Si déjà on en a conscience, c’est un premier pas vers la reconnaissance de sa propre responsabilité dans la destruction des choses même si ce n’est pas suffisant.


Nos modes de vie sont orientés depuis longtemps, façonnés depuis l’enfance. Cela souligne le besoin d’accompagnement de manière bienveillante pour l'intérêt général et pas en taxant, en punissant, en culpabilisant. Donc ce qu’on invite à faire avec Marie Toussaint dans notre livre* par exemple, avec une ville donnée si une société pollue à outrance vous avez le droit de le dénoncer. Mais aujourd”hui dans notre société voilà ce qu’il se passe : vous créer un collectif, vous allez chercher des experts, du soutien, vous allez tenter de vous mobiliser et pourtant là où vous on vous culpabilise, eux ne le sont pas. Alors comment justifier qu’on veut aller réellement vers une transition écologique et sociale si en réalité il n’y a qu’une partie des profils qui sont rappelées à l’ordre. On subit donc une double pénalisation : à la fois par le discours culpabilisant de la responsabilité de nos modes de vies quand la responsabilité des grandes sociétés n’est pas pointée et à la fois quand ces dernières polluent et impactent directement notre santé. Il nous faut aller chercher la justice, mais aussi l’égalité de traitement quand des crimes à l’encontre de notre environnement sont commis.


Résilience Commune : Aujourd’hui notre démocratie est mise sous tension, quel regard avez-vous sur le danger possible de la restriction de nos libertés en temps de crise, qui risque d’être prolongé ? La démocratie serait-elle ou est-elle menacée ?


Priscillia Ludosky : Je pense que globalement la démocratie a toujours été menacée car on n’en veut pas de manière directe. On serait beaucoup plus libre de faire et de dénoncer un certain nombre de choses. On est dans un système qui permet d’être libres sur certaines choses, mais qui, en même temps, quand on se permet ce minimum de liberté nous nous heurtons à un mur qui nous dit : “mais on n’est pas tant en démocratie que ça en fait”.


Certes on se considère dans un pays libre, pays des droits de l’homme, alors que, dans ce confort-là et dans cette vitrine internationale qui nous plait bien, il y a de vraies dérives. On n’a jamais douté qu’elles existaient, mais elles nous impactent de plus en plus, comme le dérèglement climatique, la hausse du taux de pauvreté, ou les fortes inégalités qu’il y a notamment dans les Outre-Mer. On se dit alors: “en fait, est-ce que vraiment on est dans un pays où on a le droit de dire que ça ne va pas ?” Donc pour moi la démocratie est maquillée depuis un certain nombre de temps, des profils dominants maintiennent une distance depuis des siècles. Cependant, aujourd’hui on arrive à un stade où ces dysfonctionnements sont démasqués et visibles, et on arrive même à proposer des choses pour avoir un nouveau souffle et plus de latitudes.


Quand E. Macron a commencé son discours en avril en disant “Le vote blanc, on ne va pas le reconnaître”, sans aucun argument, sans expliquer pourquoi. C’est qu’il a identifié la dangerosité d’écouter ce qu'on ne veut pas écouter habituellement. Là ce serait reconnu, comptabilisé obligatoirement, ça impliquerait qu’on interprète ce vote blanc, et qu’on change les choses en profondeur. Or, changer les choses en profondeur, ça veut dire avancer vers la démocratie.



Résilience Commune : Dans ce contexte, la proposition de loi Sécurité Globale est-elle l’illustration d’un danger pour la démocratie ? Et donc en parallèle de la montée des extrêmes il y a t-il un avenir pour le combat contre le racisme en FR ?


Priscillia Ludosky : Est-ce que cette PPL est un danger pour la démocratie ? Oui. On se rend compte avec toutes ces grandes marches et mouvements ces dernières années qu’il y a eu la preuve d’un dysfonctionnement. Si on fait un peu de profilage, on voit tout de suite qu’il y a une volonté de verrouiller pour éviter que ces choses ne prennent de l’importance. Donc on crée des lois. Car la loi c’est dissuasif, ça fait peur, ça contraint. La loi Sécurité Globale nous dit :“on a vu que vous aviez constaté des violences policières, on va vous mettre des lois pour vous empêcher soit de venir manifester, soit pour vous empêcher de filmer, soit pour vous empêcher de vous exprimer.” Parce que maintenant en France on peut être empêché de s’exprimer, on peut risquer quelque chose. Sauf que c’est vrai pour certains mais pas pour d’autres.


Là on voit que cette loi tente d’avoir la mainmise sur la communication qui serait faite par exemple sur les violences policières. Elle préjuge du fait que vous auriez l’intention de nuire à l’intégrité physique et psychique d'un policier en diffusant sur les réseaux sociaux des images. C’est accusatoire car la loi dit que c’est ce que vous auriez l’intention de faire. Donc vous allez vous dire “si je poste ça, on pourrait penser que je voudrais lyncher ce policier", alors que ce n'est pas du tout votre intention. C’est dissuasif, et en plus ça n’informe pas les gens. Donc ça touche à la démocratie et à la liberté d’informer, et ça touche une profession, qui s’est levée d’ailleurs pour dire non, cette profession qui est garante de la liberté d’expression, que sont les journalistes.

_ Résilience Commune : Est-ce qu’il y a un risque qu’on soit moins informé des preuves du racisme systémique présent en France à cause de cette loi ?


Priscillia Ludosky : Oui, justement le contstat des violences policières qu’il y a eu sur les gilets jaunes a permis de mettre en lumière un certains nombre de violences policières qui ont déjà lieu en banlieue. , ont permis de voir cela sous une autre dimension. “S’il y a des violences policières aujourd'hui en FR, c'est forcément que la personne le mérite.” ce qui est déjà très choquant. Ensuite, si une vidéo circule, on dit “oui mais c’est pas grave que la personne soit morte puisqu’elle était quand même dans une posture de protestation.” ce qui est absolument grave de dire “tu mérites la mort car t’as contesté”, sans chercher pourquoi la personne a contesté, sans chercher à savoir dans quel contexte elle vit, ce qui pourrait l'amener à contester là une personne qui porte un uniforme. Tout ça est effacé par la simple croyance qu’il n’y aurait pas de violences policières en France et que s’il y en a, elles sont justifiées.


De même, ces deux dernières années, il y a pas mal de journalistes qui ont été arrêtés et en garde-à-vue. A côté de ça on constate que c'est toujours une certaine minorité qui est contrôlée dans les quartiers, donc ça a remis les violences policières au cœur du débat public en disant : il existe des violences policières en France commises en toute impunité et elles sont exacerbées dans les quartiers populaires. Sauf qu’il n’y a pas la volonté de les tracer. Un certain nombre de collectifs réclament des récépissés quand on se fait contrôler, pour pouvoir prouver que ça existe, pour montrer que ça fait 15 fois que des personnes se font contrôler, que ça fait 15 fois que des jeunes sont mis à genoux devant des murs, pour pouvoir aller en justice si besoin. Or ces données seraient ensuite des données utilisables contre les policiers et qui prouveraient que les violences policières existent. En l'occurrence, les lois qui sont en train de passer là sont graves car elles vont occulter d’avantage toutes ces pratiques racistes qui ne sont même pas reconnues, et donc contre lesquelles il est difficile de militer en ayant du soutien, pour demander que ça s’arrête, tout simplement.


Malgré les derniers groupes whatsapp, facebook, et autres, où des policiers avaient une liberté totale d’expression raciste sur les réseaux, et qui étaient en plus identifiables car dans un des groupes il fallait un matricule pour rentrer, le discours gouvernemental maintient que “non il n’y a pas de racisme dans la police”... est-ce que c’est du déni ou est-ce qu’il y a une volonté de ne juste pas reconnaître les choses ?!



Résilience Commune : Pour vous quelles seraient les solutions ou les conseils concrets que vous donneriez à la gauche écologiste pour parler, redonner confiance, pour construire un nouvel imaginaire collectif dans le but de sortir de nos crises contemporaines ?


Priscillia Ludosky : Pour tout mot, il y a nécessité de reconnaître les choses. Il ne faut pas sous-estimer la reconnaissance des faits. Notre gouvernement ne le fait pas, il ne reconnaît pas ses erreurs. Il ne reconnaît pas non plus la nécessité de modifier par exemple les modalités de vote. Tout les abstentionnistes ou celles et ceux qui votent blanc disent quelque chose, c’est un geste, une expression politique. Il faut aller comprendre pourquoi ces personnes ne votent plus, qu’est-ce-qui ne va pas ? Les gouvernements de manière générale se contentent des élections telles qu’elles existent. Ils ne veulent pas remettre en question le fonctionnement qui les a mis au pouvoir sans déjà une majorité de personnes qui ont adhéré à leur programme ou campagne. Macron c’est 16% des suffrages des citoyennes et citoyens français. Je ne sais même pas s’il y a un candidat qui est prêt à faire ça. A dire : il y a des dysfonctionnements, on les a identifiés et on peut les changer. Par exemple avec le vote à jugement majoritaire, reconnaître l'abstention comme une expression politique. Pleins de choses peuvent être mis en place pour redonner de la voix au peuple et leur dire : on vous reconnaît, vous comptez !


Le mouvement des gilets jaunes quand il est né en France, le sujet de la mobilité a parlé très vite. Le budget du transport pour ces gens est énorme. Et quand on fait face à des politiques de plus en plus libérales qui renforcent les inégalités comme la mise en place de la taxe carbone, ça ne peut pas passer. En résumé, on manque cruellement de consultation, de participation et d’écoute dans notre système politique alors que la confiance envers nos représentants chute. Il faut des garanties et un temps nécessaire de transition pour restaurer cette confiance nécessaire. La reconnaissance des faits et la reconstitution de la confiance sont des impératifs aujourd’hui. Durant le mouvement des gilets jaunes, il n’y a jamais eu autant de discussions avec les politiques mais nous avons vu aucun résultat derrière sur la reconstruction d’un lien de confiance. Même si c’est une première étape, c’est pire, ces personnes ont été encore plus déçues par le manque d’actions concrètes après ces révoltes et discussions.



Résilience Commune : quel regard portez-vous sur la présidentielle et ses enjeux et en ce qui concerne peut-être la gauche écologiste ?


Priscillia Ludosky : Ma première peur c’est que l'extrême droite passe. Que ces discours de divisions et de haines pénètrent les foyers avec la place qu’ils occupent dans les médias. J’en suis au stade où je ne sais pas si cela servira à quelque chose. Ma radicalité me fait dire qu’il faut passer par quelque chose non pas de plus violent mais par une transition. Une transition radicale qui serait organisée pour changer de mode de fonctionnement dans les décisions : comme le vote, la séparation des pouvoirs. J’aspire à ces changements profonds avant la présidentielle. J’y travaille du moins.


*Marie Toussaint, Priscillia Ludosky, Ensemble nous demandons justice. Pour en finir avec les violences environnementales. 2020. Edition Florent Massos.




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