Le coronavirus changera notre manière de parler du dérèglement climatique.

Mis à jour : mai 7

Par Adrien Sartre

Constat et enseignements d'Anneliese Depoux et François Gemenne


Les deux chercheurs reviennent sur les mesures radicales qui sont mises en oeuvre pour endiguer l'épidémie de Covid-19 et tirent des enseignements pour faire face au dérèglement climatique.


L'épidémie du coronavirus a poussé de nombreux gouvernements à prendre des mesures de confinement, ralentissant l'activité économique d'une manière inédite, entrainant une réduction importante des émissions de gaz à effet de serres.

Les effets à long termes de la crise sanitaire, économique et sociale sur nos modes de vies et le climat sont difficiles à estimer pour le moment. Cependant dès le 16 Mars lors de l'allocution d'Emmanuel Macron, la crise a démontré que des mesures radicales, très coûteuses, pouvaient être mises en oeuvre très rapidement et acceptées par la population. Pourtant, alors que le dérèglement climatique annonce des crises sociales et sanitaires bien plus graves, nous n'avons pour l'heure pas réussi à prendre des mesures d'ampleurs similaires. Depuis des décennies les scientifiques et activistes appellent à prendre la mesure de "l'urgence climatique", pourtant dans le même temps les émissions mondiales de gaz à effet de ont continué de croître, nous éloignant un peu plus chaque année de nos objectifs de l'accord de Paris.


François Gemenne et Anneliese Depoux relèvent cette incohérence : "Alors que nous sommes parfaitement capables de traiter la pandémie de Covid-19 pour ce qu'elle est une urgence absolue, nécessitant des mesures radicales sur la base d'avis scientifiques, nous sommes à l'évidence incapables de faire de même pour le changement climatique". Cette crise que nous traversons nous fournit des enseignements pour changer notre manière de communiquer sur le changement climatique.


1. Se concentrer sur des objectifs immédiats


"Tout d'abord, si la menace du coronavirus nous inquiète autant, et davantage que celle du changement climatique, c'est sans doute d'abord parce que nous craignons de contracter le virus nous-mêmes. Le virus représente un danger concret, proche et immédiat." À l'inverse lorsque nous parlons du dérèglement climatique nous avons trop souvent le sentiment que celui-ci se produira dans un futur lointain, qu'il touchera d'abord d'autres que nous. Nous traitons le problème avec beaucoup de distance. Ce sentiment de problème lointain "ce sont nous, chercheurs, qui l'avons en partie créée. Avec des modèles climatiques calibrés sur des horizons à long terme et des cartes qui pointaient vers l'Afrique subsaharienne ou l'Asie du Sud-Est, les présentant comme les régions les plus touchées." Ce mode de communication installe une inertie pour les personnes qui doivent agir. La crise du coronavirus nous montre que nous devrions mettre de côté cette communication portant sur le long terme pour se concentrer sur des objectifs immédiats : arrêter les dérèglements ici et maintenant. C'est cela qui permet de légitimer des mesures drastiques.


2. Parler davantage des impacts

Le dérèglement de nos écosystèmes et du climat peuvent engendrer de nombreux problèmes sanitaires : maladies pulmonaires, maladies infectieuses, hausse des températures, famines, accélération des pandémies... La liste est longue.   


Or, comme le relèvent les deux chercheurs "De nombreux travaux montrent que l'argument de santé publique est l'un de ceux qui résonnent le plus fort auprès des populations et qui sont les plus capables d'induire des changements de comportement". Ces risques sanitaires importants liés au dérèglement climatique devront davantage être mis en avant pour convaincre l'opinion que nous devons changer modèle de société.  

 

3. Le dérèglement climatique n'est pas "une crise"

Les mesures drastiques de confinement sont acceptées par la population car elles sont perçues comme temporaires. Or on a parfois tendance à parler du dérèglement climatique comme d'une "crise". Les parrallèles sont d'ailleurs nombreux entre "crise sanitaire" et "crise climatique".  


Cependant une crise est par nature éphémère et suppose un retour rapide à la normale. Le changement climatique est bien différent de cela, c'est une transformation irréversible après laquelle aucun retour à la normale n'est possible, du moins pas avant très longtemps. 


Par conséquent les mesures pour lutter contre le dérèglement climatique, contrairement à celles utilisées contre le coronavirus, devront être des "transformations permanentes de nos économies et de nos modes de vie".   

4. "La lutte contre le changement climatique aura également besoin de mesures décidées verticalement"

La sensibilisation et l'éducation sont des leviers importants de la lutte contre le dérèglement climatique. En effet, si toutes la population disposaient des informations suffisantes "on suppose volontiers qu'ils en prendraient alors la mesure et agiraient en conséquence."


Durant la crise du coronavirus on peut noter qu'au contraire les mesures d'urgence n'ont pas été demandées par les citoyens mais imposées par les gouvernements. Aneliese Poux et François estiment à ce sujet que "la lutte contre le changement climatique aura également besoin de mesures décidées verticalement : si nous attendons que chacun prenne les mesures qui s'imposent, nous risquons d'attendre longtemps."


Points communs et divergences


En somme la crise du coronavirus et le dérèglement climatique présentent à la fois de nombreux points communs et des divergences majeures.  


Le dérèglement climatique, tout comme la pandémie actuelle, touche l'ensemble des pays du monde et "les scientifiques recommandent la mise en place urgente de mesures drastiques". Dans les deux cas, les mesures déployées ont pour objectif principal de protéger les plus vulnérables.  


Cependant ces mesures restent bien souvent cantonnées aux frontières nationales, un mode d'action qui est très différent de ce que demande la lutte pour le climat. "Le changement climatique nous demande une solidarité au-delà des frontières, et pas uniquement à l'intérieur de celles-ci : on peut questionner l'utilité de fermer les frontières pour ralentir la propagation du virus, mais il est certain que les émissions de gaz à effet de serre ne s'arrêteront pas aux frontières".      


La lutte contre l'épidémie a lieu via des mesures imposées, subies. Les mesures pour lutter contre le dérèglement climatique devront être choisies. Ces deux crises nous questionnent sur le sens de notre société, sur notre modèle de développement. Nous avons tous u constater avec quelle force nous pouvons mettre en oeuvre des mesures radicales et à grande échelle. Il nous reste à présent à en tirer des leçons et choisir ensemble les bases d'un nouveau modèle de société.    



Retrouvez la tribune de Anneliese Poux et François Gemenne sur : http://www.lemonde.fr

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