Covid 19: Repenser notre rapport au vivant non humain

Par Pauline Couvent

C’est tout de même un sacré coup du sort que fait subir la pandémie du coronavirus à notre société technologique. Celle-ci avait fondé sa fierté en sa capacité à dominer la nature et à la mettre au service de sa puissance ; elle se voit mise à genoux par un virus animal. Encore non identifiée par les scientifiques, l’espèce coupable court toujours. Mais qu’il s‘agisse du pangolin, de la chauve-souris, ou de la civette, l’animal qui nous a transmis cette maladie ne mesure pas plus de plusieurs dizaines de centimètres, n’appartient pas à la catégorie des grands prédateurs et surtout, est incapable de résoudre une équation du 2ème degré. Ce caractère du défaut d’intelligence - dont on sait aujourd’hui qu’il est faux [1] - a été le principal argument plaçant l’humain au sommet de la hiérarchie des êtres, justifiant une exploitation sans limite du monde animal, qui a concouru à l’apparition de cette crise sanitaire.


Prédation constante sur le règne animal

Quelques chiffres. Rien que dans l’Union Européenne, les animaux d’élevages sont au nombre de 7 milliards. Ils sont principalement détenus pour leur chair, mais aussi un peu pour leur lait ou leurs oeufs. Parmis eux, 80% sont issus d’élevages intensifs et leur vie toute entière est soumise à l’impératif de rentabilité de la matière animale marchandisable produite, avec peu d’égards pour leurs intérêts propres. Cependant, la domestication massive n’est pas le seul outrage que nous leur faisons subir : dans d’autres régions du globe, les animaux sauvages sont victimes de braconnage à tel point que le trafic illégal d’espèces serait le troisième plus gros trafic illégal mondial. Enfin, et non pas des moindres, les habitats des animaux sauvages sont détruits au profit d’activités humaines de l’ère moderne, industrielles ou agricoles, souvent d’ailleurs pour nourrir de façon plus rentable les animaux d’élevage [2]. Cette prédation sur le règne animal n’est pas sans conséquence sur l’équilibre des espèces. La biomasse des vertébrés terrestres sauvages ne représentent plus que 2% de la biomasse totale des vertébrés terrestres quand celle des vertébrés terrestres domestiques atteint une part de 80% [3].

Nos interdépendances modernes

Bien trop confiant fut le géant aux pieds d’argile, de s’être cru capable de provoquer un tel déséquilibre sans risquer d’en subir les conséquences pour sa santé. Destruction de la biodiversité,  colonisation de tous les espaces par les humains et leurs animaux domestiques et élevage intensif sont les ingrédients d’une dangereuse recette qui augmente les contacts entre humains et animaux et donc la probabilité de franchissement des barrières inter-espèces par un pathogène [4][5]. Et cela se vérifie dans le rythme d’apparition de maladies infectieuses transmises de l’animal à l’humain (Fièvre de Hong-Kong, fièvre de Lassa, HIV, Virus du Nipah, H1N1, SARS, MERS) qui s’est accéléré en 60 ans [6]. C’est là un véritable pied de nez, pour notre civilisation technicienne. Elle portait la promesse de l’affranchissement de l’individu à l'égard des contingences de la nature et par extension des animaux, grâce au progrès technique. Jusqu’ici, elle avait permis de prévenir et de guérir l’apparition de nombreuses maladies humaines, augmentant ainsi considérablement l’espérance de vie des humains. La pandémie actuelle nous rappelle à notre insurmontable vulnérabilité et nous ramène aux insurpassables interdépendances qui nous relient au vivant. De sorte qu’il devient évident qu’une politique soucieuse du devenir des humains ne peut se penser indépendamment du souci des êtres vivants non-humains. Elle ne peut résolument pas se penser à partir d’une exploitation du vivant pour nos intérêts propres.


Changer de modèle

Cela doit nous rappeler notre profonde dépendance à ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme des “ressources”. Aussi, comme le promeut l’approche systémique “One Health” portée par l’OMS : une santé humaine durable repose sur la santé des animaux et celle des écosystèmes [7]. Elle fait le constat qu’à l’échelle locale comme au global, il ne peut y avoir de sécurité sanitaire là où les populations animales sont ravagées et où l’environnement est dégradé. On peut aujourd'hui faire le choix d’y voir davantage qu’une simple interconnexion pour saisir la communauté de destin que nous partageons avec le reste du vivant. Et si cette prise de conscience impose de sortir de la posture du “maître et possesseur de la nature”, elle se révèle la seule la condition d’une cohabitation durable avec le reste du vivant. Pour que cela ne reste pas lettre morte, peut-être pourrait-on commencer par doter animaux et écosystèmes de personnalités juridiques pour en faire de véritables sujets de droit, statut que nous ne réservions jusqu’ici qu’aux humains ou organisations humaines. Une révolution dans la loi, aussi symbolique que pragmatique, afin de reconnaître enfin leurs valeurs intrinsèques et de les doter de droits qui préviennent réellement les préjudices qu’ils peuvent subir, avant qu’ils les subissent.



Sources :

[1] Emmanuelle Pouydebat : “L’intelligence Animale” 2017 Editions Odile Jacob

[2] https://www.iddri.org/sites/default/files/import/publications/ib0817_yl-pma-fa_deforestation-importee.pdf

[3] https://books.google.fr/books?hl=en&lr=&id=jHbUDAAAQBAJ&oi=fnd&pg=PP1&ots=MP8jPgsu3s&sig=nuSu1aWs96rrH_I19lRshPi6gzc#v=onepage&q=biomass&f=false

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547

[5] https://ipbes.net/covid19stimulus

[6] https://www.visualcapitalist.com/history-of-pandemics-deadliest/

[7] https://www.who.int/features/qa/one-health/fr/

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