Entretien avec Noël Mamère : « Le 16 mars sera-t-il le début du XXIe siècle ? »

Par Joakim Le Menestrel


Suite à la tribune de Noël Mamère, publiée par Le Monde le 13 mars intitulée « Le coronavirus nous fait vivre une sorte de répétition générale avant l’effondrement majeur d’un modèle qui a trouvé ses limites[1] », retranscrit par Léon Thébault dans nos colonnes[2], nous sommes allés à sa rencontre. Confiné à Paris, l’ancien Maire de Bègles, député européen et candidat écologiste à la Présidentielle de 2002, nous rappelle en guise d’introduction de notre entretien avec enthousiasme, ses slogans de campagne : « Avec Noël Mamère les pieds sur terre » ou encore « L’écologie pour choisir sa vie ».


_ Joakim Le Menestrel : Dans votre dernière tribune au Monde vous écrivez : « il ne s’agit pas de la fin du monde, comme le prétendent certains marchands d’apocalypse complaisamment relayés par des médias toujours enclins à la simplification mais de la fin d’un monde ». Pouvez-vous expliciter cette citation ?


_ Noel Mamère : Aujourd’hui, à la vue de l’état de crise dans laquelle nous sommes, le coronavirus est un accélérateur de particules. La question de l’apocalypse version XXIe siècle se traduit par l’effondrement et la fin du monde est en train de prendre beaucoup d’importance. Or, je pense qu’il ne faut pas faire de confusion qui consisterait à annoncer la fin d’un monde pour 2030 à 10 h 23 ?


« Ce dont il s’agit, c’est moins de la fin du monde que la fin d’un monde »


Ce dont il s’agit, c’est moins de la fin du monde que la fin d’un monde. La fin d’un monde basé sur la consommation à outrance des énergies fossiles, du gaspillage, de l’explosion des inégalités. La fin du monde telle qu’on la connait aujourd’hui. En effet, il ne faut surtout pas confondre fin d’un monde et fin du monde. C’est ce que je regrette dans notre société. La simplification est devenue une vertu et par facilité et paresse, on préfère celles et ceux qui parlent de la fin du monde plutôt que celles et ceux qui s’intéressent à la fin d’un monde. Ce qui implique une certaine complexité.


_ JLM : Pourquoi selon-vous c’est l’interdépendance et la « mondialisation heureuse » qui causent la fin de ce monde ?


_ NM : Si cette crise du coronavirus, qui n’est que la première des crises que nous allons vivre, ébranle autant notre société, c’est bien par ce qu’elle vit dans un système d’interdépendance. Je citerais le sociologue allemand, Ulrich Beck dans son livre La société du risque qu’il écrit après la catastrophe de Tchernobyl. Il nous montre qu’on ne partage plus les richesses, mais les risques. Et ces risques sont partagés inégalement. En France par exemple, comme dans d’autres pays riches, nous faisons fabriquer des vêtements dans des pays comme le Bangladesh dans des conditions humaines et de travail absolument insupportables. Nous produisons de la pollution à l’extérieur des frontières en faisant comme si nous n’en étions pas responsables. C’est une pratique de délestage. On dépend aussi de l’uranium du Niger, de l’Australie pour les centrales nucléaires, du pétrole pour assumer nos rythmes de vie… Nous sommes donc très dépendants. La preuve : 80 % de la production de molécules de médicaments est produite en Chine.


« On ne partage plus les richesses mais les risques. »


Ce qui est en cause, c’est précisément cette interdépendance. Dès qu’il y a un ébranlement, une anomalie, les proportions que cela prend sont effroyables. C’est la raison pour laquelle, il est nécessaire de remettre en cause nos sociétés. Pour autant, se refermer sur soi n’est pas un choix, c’est le contraire du souverainiste. Les écologistes défendent une alternative. Le monde ne doit pas être seulement régulé par le marché. Nous défendons une mondialisation du droit et de l’éthique. Quand nous avons été capables de mettre en place des contraintes internationales sur le CO2, on ne peut que s’en satisfaire. Également en ce qui concerne la sanctuarisation de l’antarctique. Mais aujourd’hui les institutions internationales sont dans l’addition d’égoïsmes et non dans la recherche de l’intérêt général. Par conséquent, on ne peut pas dire que nous avons qu’un seul monde. Les inégalités mondiales en sont la preuve.


_ JLM : Nos démocraties sont donc mises sous tension, quel regard avez-vous sur le danger possible de la restriction de nos libertés en temps de crise ? La démocratie est-elle menacée ?


_ NM : L’écologie et les penseurs de l’écologie se sont toujours intéressés à la question des libertés. Elles sont au centre de leurs réflexions. Je pense en particulier à Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Notamment, lorsqu’ils s’interrogent sur la mise en place progressive d’une société de contrôle et de surveillance. En ce sens, je m’honore d’avoir fait partie des 6 députés qui ont refusé la prolongation de l’État d’urgence parce que déjà en 2015, nous disons que cette prolongation allait finir par entrer dans le droit commun. Et c’est ce qui est arrivé. Il y a eu, après le populisme pénal de Sarkozy et les vagues terroristes que la gauche a dû affronter, un certain nombre de dispositions restrictives de nos libertés. On voit bien qu’aujourd’hui, ces dispositions que l’on nous disait temporaires, sont entrées dans le droit commun. Maintenant, au motif d’une crise sanitaire sans précédent, on voit que de nouvelles dispositions de restriction de nos libertés s’intégreront dans notre droit commun.


« Le coronavirus est un accélérateur de la restriction e nos libertés. »


C’est la raison pour laquelle, il faut refuser la question du tracking. La preuve, toutes ces dispositions que l’on nous vend comme temporaire deviennent pérennes. Je me rappelle du prélèvement ADN qui devait être réservé aux délinquants sexuels. Aujourd’hui, il est normalisé. Le coronavirus est un accélérateur de la restriction de nos libertés et donc, d’un pas supplémentaire vers une société de surveillance et de contrôle.


_ JLM : Selon vous si nous en sommes qu’au début, alors comment faire pour inverser la catastrophe, par quoi commencer ?


_ NM : La question est maintenant de se dire est-ce que le 16 mars 2020 sera le début du XXIe siècle ou est-ce qu’il ne sera que la poursuite d’un système qui nous amène dans le mur. C’est toute la question du rapport de force entre une société mobilisée et celles et ceux qui résistent à cette nécessaire transition. Aujourd’hui, il y a une poussée très forte des lobby industriels à la mise en œuvre de la transition aux motifs qu’ils sont en difficulté économique.


« C’est dès lors, un bras de fer qui s’engage entre les tenants du statuquo qui sont des utopistes et qui nous amène dans le mur et les réalistes qui souhaitent la mise en œuvre de la transition écologiste. »


On voit bien que ce gouvernement n’est pas dans une logique de transitions. D’autant que cette question ne peut pas se résumer à un pays et doit déborder très largement du cadre des frontières nationales. C’est dès lors, un bras de fer qui s’engage entre les tenants du statu quo qui sont des utopistes et qui nous amènent dans le mur et les réalistes qui souhaitent la mise en œuvre de la transition écologiste. Des milliers d’initiatives naissent partout dans des micros lieux, la question est bien de savoir si la somme de ces initiatives peut faire société ?


_ JLM : Si le réveil de l’humanité a sonné, si l’orgueil est notre plus grande menace, la fin de ce monde et le changement politique passe-t-il par une union de la gauche ou … ?


_ NM : Je pense que la question de la transformation de la société ne pourra pas se faire seule. Elle doit être relayée politiquement avec une société mobilisée. Ce que je sais c’est que la gauche ne se transformera qu’autour de la question écologique. Donc ça veut dire qu’il faut savoir choisir nos partenaires et désigner nos adversaires.


« Il faut savoir choisir nos partenaires et désigner nos adversaires. »


Nous ne pourrons pas faire force commune avec des gens qui restent confinés dans des valeurs souverainistes, anti-européennes et productivistes. La réalité c’est que cette transformation de la gauche comme celle de la société, ne se feront pas uniquement par des accords partisans mais par une participation massive des citoyennes et des citoyens.




[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/13/noel-mamere-le-coronavirus-nous-fait-vivre-une-sorte-de-repetition-generale-avant-l-effondrement-majeur-d-un-modele-qui-a-trouve-ses-limites_6032964_3232.html [2] https://www.resiliencecommune.fr/post/le-coronavirus-nous-fait-vivre-une-sorte-de-r%C3%A9p%C3%A9tition-g%C3%A9n%C3%A9rale-avant-l-effondrement-majeur

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