Faire l'inventaire du monde avec Bruno Latour et construire un nouvel imaginaire à gauche.

Par Pierre Friedrich


Pierre Friedrich nous interpelle sur les notions qui ont fondé la gauche et le socialisme. Il serait donc temps de le réinventer, de reconstruire un souffle fondateur. Le Covid-19 met enfin en évidence les failles d’un système déjà chancelant : celui du néolibéralisme. Mais comment nous en sommes arrivés là ?


« L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire »


C’est là que nous devons agir. Si l’occasion s’ouvre à eux, elle s’ouvre à nous aussi. Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire.


A la demande de bon sens :

« Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.


Comme le montre Pierre Charbonnier, après cent ans de socialisme limité à la seule redistribution des bienfaits de l’économie, il serait peut-être temps d’inventer un socialisme qui conteste la production elle-même. C’est que l’injustice ne se limite pas à la seule redistribution des fruits du progrès, mais à la façon même de faire fructifier la planète. Ce qui ne veut pas dire décroître ou vivre d’amour ou d’eau fraîche, mais apprendre à sélectionner chaque segment de ce fameux système prétendument irréversible, de mettre en cause chacune des connections soi-disant indispensable, et d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être. (Bruno Latour, Imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant crise, AOC, 30-03-2020)



« Le Covid-19 semble aujourd’hui mettre en évidence les failles de notre imaginaire politique dominant »


Les scientifiques nous alertent depuis un certain nombre d’années sur l’empreinte écologique de l’espèce humaine sur la Terre. Elle est désormais si forte que l’on peut aujourd’hui parler d’une nouvelle ère géologique, l’anthropocène. Elle se caractérise aujourd’hui par une grande accélération dans l’épuisement des ressources, la dégradation de l’écorce terrestre, la pollution des espaces naturels et urbains, l’extinction d’une très grande partie du vivant du fait des activités humaines. Ces activités s’appuient sur la conquête l’accaparement et l’exploitation par le plus petit nombre des ressources finies que la planète peut nous offrir. C’est un système qui crée des divisions et des rapports de domination dont il se nourrit (domination entre les humains et domination des humains sur le vivant). Ainsi le capitalisme est un système dans lequel s’accroissent de manière considérable les inégalités et dont les effets néfastes que l’on peut appeler effondrements touchent aujourd’hui plus durement les populations qui ne font pas partie de cette classe dominante. Il y a fort à parier que dans les prochaines décennies, un certain nombre de crises ou de catastrophes toucheront l’humanité subrepticement avec une force et une ampleur que l’on ne saurait déterminer. Eau, énergie, alimentation, biodiversité, sécheresses …


De plus, le Covid-19 semble aujourd’hui mettre en évidence les failles de notre imaginaire politique dominant : le néolibéralisme et ses déclinaisons culturelles qui en découlent (culte de la liberté d'entreprendre, individualisme, compétition etc.). Pourtant, l’issu de cette catastrophe demeure incertaine dans la mesure où la tentation sera grande de continuer comme avant. Plus vite et plus fort. L'heure est à l'autocritique. Il nous faut analyser et comprendre comment nous en sommes arrivés à de telles inepties, repoussant chaque fois les limites d'un modèle de société plus que jamais instable voire intenable. Comme appelle de ses vœux Bruno Latour, nous devons faire l’inventaire du monde d’avant pour pouvoir penser le monde qui vient.



« La Gauche doit par conséquent se réinventer dans un contexte de tension intense entre un monde qui était et un monde qui doit advenir »


Ce monde qui vient appelle à un nouvel imaginaire, suffisamment fort et puissant pour rendre caduc un modèle dominant qui s’est immiscé dans toutes nos structures cognitives et symboliques. Face au monde qui vient, face aux enjeux écologiques, sociaux et démocratiques qui se profilent, les actes isolés de petits colibris ne sauraient suffire. Nous parlons bien de la nécessité d’un modèle politique qui doit transformer en profondeur l’organisation de notre société ainsi que la façon dont elle-même se perçoit et se construit. Dans cet impératif, la Gauche doit se montrer à la hauteur de notre temps, de ses enjeux, de ses menaces. Il s'agira ensuite d'assumer son rôle. Cela passera nécessairement par la mise à jour intellectuelle et idéologique de son logiciel politique. Il s'agira ensuite de penser à son unité, autour d'un socle commun, écologique et social, qui poussera le curseur à la hauteur des défis à venir... Cette mise à jour n’implique pas la destruction de son logiciel de pensée pour un nouveau. Nous ne ferons pas table rase de notre Histoire, celle qui pendant plus de deux cents, fut nourrie de nos luttes, nos conquêtes sociales et nos organisations collectives. Mais les temps ont changé. Dès 1972, les scientifiques du rapport Meadows avertissaient de l'impact de la croissance économique sur la planète. Les conclusions étaient déjà sans appel : « le système global tend inéluctablement vers une surchauffe suivie d'un effondrement ». Ce monde qui fut le nôtre depuis aurait dû être questionné par la Gauche.


Pour différentes raisons, elle l'a plus ou moins fait selon les sensibilités. Désormais, plus que jamais, notre socle commun doit se structurer autour de cette conviction : la recherche de croissance économique, ses mécanismes et les conséquences qui en découlent ne peuvent plus être érigé en projet de société. « Les buts et les actions de notre civilisation actuelle ne peuvent qu'aggraver les problèmes de demain. » affirmait le rapport Meadows. Le consensus scientifique autour des travaux du GIEC sonne le glas de ce dogme de la croissance infinie. La Gauche doit par conséquent se réinventer dans un contexte de tension intense entre un monde qui était et un monde qui doit advenir. Mais pour paraphraser le philosophe Antonio Gramsci, entre le vieux monde qui se meurt et le nouveau qui tarde à apparaître, c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres. Le défi des imaginaires est donc immense. La Gauche doit construire le sien, puissant, digne et responsable, face aux tentation totalitaires et xénophobes d'une extrême droite nourrit par l'entêtement dogmatique d'un néolibéralisme meurtrier.


Alors nous avons cette lourde tâche d’écrire ensemble un monde qui vient ainsi que de porter d’anciennes et de nouvelles luttes pour celui-ci. Où allons-nous ? Où voulons-nous aller ? Quel monde voulons-nous quitter ? En somme et pour reprendre Bruno Latour, où atterrir ?

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