"Il faut entrainer les forces progressistes pour la transformation sociale"

Entretien avec Emmanuel Maurel

Par Hugo Guiraudou


Emmanuel Maurel est un des deux fondateurs et de Gauche Républicaine et Socialiste avec Marie-Noëlle Lienemann, il analyse avec nous le retour de l’intervention publique et de la relocalisation d’une partie de la production industrielle dans le contexte de la crise sanitaire. Selon lui, c'est un "Front populaire" qui pourrait bien "entraîner les forces progressistes dans la ronde des luttes, et enclencher une dynamique irrésistible : celle de la transformation sociale". 



_ Résilience Commune : Vous êtes l'un des membres fondateurs de la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS) et son actuel co-animateur national. Pour quelles raisons avez-vous créé ce parti et quels en sont les principes fondateurs ? 


_ Emmanuel Maurel : La création de GRS est l’aboutissement d’un long cheminement intellectuel. Nombre d’entre nous étaient membres du Parti Socialiste, parfois depuis longtemps. Pour nous, en dépit de ses défauts et de ses défaillances, c'était, depuis le congrès d‘Épineyl (1971), le parti central de la gauche française. Un parti interclassiste, au fonctionnement suffisamment démocratique pour faire vivre en son sein des sensibilités très différentes, prenant au sérieux l’exercice du pouvoir. Ajoutons que contrairement à d’autres partis sociaux démocrates européens, le PS semblait résister aux sirènes libérales, comme en témoignait le refus de Lionel Jospin d’accompagner, à la fin des années 90, l’aventure de la Troisième Voie (Blair, Schröder). En 1997, le gouvernement de la gauche plurielle mettait en place les 35 heures là où le travaillisme anglais et la social-démocratie allemande lorgnaient avec insistance vers la droite. Reste que, au début des années 2000, les divergences se sont exacerbées.


Le référendum sur le Traité Constitutionnel Européen, en 2005, a vu apparaître des fractures considérables. La majorité du PS choisissait d’approuver un texte qui, selon nous, enfermait la construction européenne dans un carcan monétaire et budgétaire rendant quasiment impossibles la mise en place de politiques sociales ambitieuses à l’échelle du continent. Le Traité était fondé sur une sainte trinité (libre-échange généralisé, concurrence libre et non faussée, austérité budgétaire) que nous contestions résolument. Les Français nous donnèrent raison, mais une partie des dirigeants socialistes de l'époque, François Hollande en tête, appuya la décision de Sarkozy de contourner le choix du peuple souverain. À partir de là, les choses se sont aggravées, en dépit de sursauts passagers. Nous avons assisté à une lente dérive vers le social-libéralisme qui a culminé avec le quinquennat Hollande. Le choix d‘une politique économique tournée vers l‘offre plutôt que la demande (CICE), celui de la précarisation des salariés (la loi Travail), les renoncements européens (pas de renégociation du TSCG, pas de réel soutien à la Grèce de Tsipras), l’abandon de la stratégie d‘union de la gauche (la théorisation des « gauches irréconciliables » par Valls), le ralliement par bataillons entiers à la candidature d’Emmanuel Macron : autant de décisions qui nous poussaient vers la sortie, comme d’ailleurs nombre d’électeurs de gauche! 


Nous avons assisté à une lente dérive vers le social-libéralisme qui a culminé avec le quinquennat Hollande

A l’origine de la création de la GRS, il y a donc une réaction saine, spontanée. Une envie de tourner la page. Un besoin d'en revenir à des fondamentaux, qui n'empêche pas l'attention aux luttes nouvelles mais qui témoigne d'une volonté, celle de remettre des repères dans une partie de la famille qui a perdu sa boussole. Forts de cette combativité inentamée et de convictions solides, nous avons décidé de fonder une nouvelle organisation politique avec nos amis du MRC, avec qui nous avions commencé un travail de rapprochement programmatique depuis plusieurs années. 



_ Résilience Commune : Ce travail visait à répondre à deux questions d’une grande simplicité. Pourquoi militons-nous? Et pour qui? 


_ Emmanuel Maurel : Nous avons commencé par la deuxième, qui est trop souvent délaissée. En politique, on choisit son camp. Et tout autant que des valeurs, on défend des intérêts. Ceux du monde du travail au sens large. S’il y a bien une mission historique du socialisme républicain, c’est celle de l’amélioration des conditions de vie matérielles et morales des gens modestes. Oui, les valeurs, aussi sublimes soient-elles, ne valent pas grand-chose si elle ne sont pas au service des intérêts des nôtres. On peut toujours disserter pendant des heures sur l’émancipation mais si, dans le même temps, on en oublie de préciser qu'elle doit s'incarner dans des politiques (augmenter les salaires, améliorer le droit du travail, renforcer la démocratie dans l’entreprise), alors c'est une escroquerie. Et personne n’est dupe.


En politique, on choisit son camp. Et tout autant que des valeurs, on défend des intérêts. Ceux du monde du travail au sens large.

On glose à l’infini sur les progrès de la contre-démocratie, sur l’émergence d’une ère de la défiance qui touche singulièrement les responsables politiques, les corps intermédiaires en général. Mais la défiance, nous savons d’où elle vient : à la fois : du sentiment que les politiques publiques sont inefficaces à régler la question du chômage de masse, que l’indifférenciation entre la droite et la gauche s’accroît sur les questions essentielles, que la parole du peuple n’est pas prise en compte, quand elle n’est pas tout simplement trahie. 


Pour cette raison, la question de la souveraineté nous est apparue comme centrale. Nous aimons ce mot et en assumons crânement les préconisations politiques qui en découlent. La souveraineté, ce n’est rien d’autre que la reprise du contrôle par le peuple d’un destin qui n’aurait jamais dû lui échapper. La souveraineté, c’est choisir, et non subir, c’est l’autre nom de la liberté. 


C’est aussi l’autre nom d’une prise de conscience : nous ne voulons plus que notre avenir soit déterminé par une dizaine de méga-banques, une centaine de méga-entreprises qui n’ont que faire des règles, des frontières, des normes, des ressources humaines et naturelles. Nous ne voulons plus de dirigeants qui tremblent devant le verdit des agences de notation mais qui ignorent les inquiétudes ou les colères de leurs peuples. Et nous voulons plus que ce que nous mangeons, l’air que nous respirons, les services que nous utilisons, fassent l’objet d’opaques et immorales spéculations. 


Nous voulons plus que ce que nous mangeons, l’air que nous respirons, les services que nous utilisons, fassent l’objet d’opaques et immorales spéculations. 

Voila donc pourquoi nous militons : pour promouvoir un monde où l'argent n’est pas la mesure de toute chose, où l'avidité et la prédation ne sont pas promues comme des valeurs cardinales. Nous pensons au contraire que seuls la coopération, la solidarité, le partage (partage des pouvoirs, des savoirs, des richesses), rendront la planète vivable. C’est là que le combat social, celui pour l’amélioration des conditions de vie matérielles, celui pour le redistribution des richesses, rejoint le combat écologique, qui vise non pas seulement à protéger la planète, mais surtout l’humanité qui en dépend. 

Voila donc pourquoi nous militons : pour promouvoir un monde où l'argent n’est pas la mesure de toute chose, où l'avidité et la prédation ne sont pas promues comme des valeurs cardinales


_ Résilience Commune : Le journal Le Monde a publié cet été un article affirmant le retour de la gauche dite républicaine à travers la création d'associations, de think-tanks et même d'organisations politiques. Comment expliquez-vous cette situation ?


_ Emmanuel Maurel : L’article auquel vous faites référence parlait de la gauche républicaine comme d’une « nébuleuse » ayant le vent en poupe, parce que la crise sanitaire aurait démontré l’importance de l’intervention publique et de la relocalisation d’une partie de la production industrielle. 


L’importance de l’État dans la vie économique, la nécessité de la planification, la défense et la promotion des services publics, le primat du collectif, tout cela appartient en effet au code génétique des mouvements qui se revendiquent de la République sociale. 


La période est propice à une prise de conscience. Car en dépit de tous les faussaires et les hypocrites qui n’ont que la « république » à la bouche, le « modèle républicain», fait l’objet d’attaques insidieuses ou frontales. 


Et l’exemple vient d’en haut. En libéral assumé, Emmanuel Macron s’en est pris logiquement aux protections (droit du travail, assurance chômage) et au patrimoine collectif (privatisations, réforme de la SNCF), au risque de fissurer la cohésion sociale. 


Mais sa volonté transformatrice ne se limite pas à la sphère économique et sociale. A l’instar de Thatcher, le président pense que la société n’existe pas. Seuls valent les individus, qu’il convient d’armer pour la compétition et la concurrence. D’où une défiance pour les corps intermédiaires (syndicats, élus locaux, parlementaires, associations) qui, traditionnellement, contribuent à organiser l’action collective. D’où aussi une tentation, celle de renvoyer les individus ainsi plongés dans le grand bain libéral à une ultime bouée, la communauté supposée première, c’est à dire ethnico-religieuse.


Face à cette régression, qui n’épargne aucun parti, nous pensons qu’il faut réagir avec force et vigueur. En reprenant à notre compte une conception militante de la République : à la fois une forme de gouvernement et un contenu philosophique qui en est indissociable, résultat de deux siècles de lutte. Le magnifique préambule de la Constitution de 1946 en dessine les contours : l’adhésion au pacte républicain implique de reconnaître qu’en sus du respect des libertés fondamentales, le citoyen se voit doté de droits sociaux, protégé de la tutelle de tous les clergés, émancipé par l’école. 


Assumer notre singularité historique, défendre et promouvoir une conception exigeante du "vouloir vivre ensemble", c’est une des tâches politiques du moment. 

Assumer notre singularité historique, défendre et promouvoir une conception exigeante du "vouloir vivre ensemble", c’est une des tâches politiques du moment. Être pleinement républicain, mais aussi agir en républicain : il nous appartient d’imaginer les réponses qui permettront de donner une matérialité à cette « promesse » d’égalité jamais achevée. Lutte contre les discriminations, mixité sociale à l’école, aménagement du territoire, vraie politique d’intégration, extension du domaine des services publics, lutte contre le chômage de masse, nouvelles protections sociales : les chantiers pour de futures conquêtes sont innombrables. 

_ Résilience Commune : Député européen, vous avez récemment publié "Europe : le choc du réel", un texte qui revient sur vos combats au Parlement européen depuis un an. Quel regard portez-vous sur le projet européen actuellement ? Le choc du réel n'est-il pas avant tout la découverte par l'UE de son impuissance, notamment face à l'ingérence américaine ?


_ Emmanuel Maurel : Le choc du réel désigne d’abord la façon dont la crise sanitaire et la crise économique viennent heurter de plein fouet certaines certitudes. L’Union européenne s’est construite sur la sainte trinité que j’évoquais plus haut. Or la crise fait tout voler en éclat : les zélotes du libre échange se rendent compte que les « chaînes de valeurs complexes » nous ont rendu dépendants et vulnérables, même pour des produits essentiels. Les fanatiques de la « concurrence libre et non faussée » se convertissent aux aides d’État massives pour sauver les entreprises. Et les partisans de la rigueur budgétaire en appellent à une relance coordonnée! Mais je crois qu’il faut rester vigilants : une fois le séisme passé, je ne doute pas que les mêmes réclameront le retour au « business as usual ». C’est cela qu’il faut empêcher! 


Mais je crois qu’il faut rester vigilants : une fois le séisme passé, je ne doute pas que les mêmes réclameront le retour au « business as usual ». C’est cela qu’il faut empêcher! 

Je pense nécessaire de faire vivre la coopération et la solidarité entre les nations du continent. Mais aujourd’hui les gens constatent que l’Europe se fait à côté des peuples, voire contre eux! Si le seul horizon proposé se résume à l’austérité à perpétuité et au dumping social et fiscal (c’est à dire à la concurrence entre travailleurs et entre pays), comment voulez-vous qu’ils adhèrent à l’idée européenne? 


Aujourd’hui, les dirigeants européens, Macron en tête, évoquant à l’envi une nouvelle étape de la construction communautaire, sous le signe de l’ « autonomie stratégique ». Mais dans le même temps, ils ne font rien pour protéger nos entreprises et nos salariés de la concurrence déloyale, et se démontrent leur incapacité à s’émanciper de la tutelle américaine. Je ne parle même pas de cette survivance archaïque que l’OTAN. On voit par exemple, avec stupéfaction, que les Américains peuvent imposer des sanctions aux entreprises européennes au simple motif qu’elles commercent avec des pays que les USA jugent infréquentables, que la transaction est effectuée en dollars et que cela leur permet d’appliquer leur juridiction hors de leur territoire. Le projet européen est menacé dans ses fondements si ses dirigeants actuels acceptent de telles pratiques d’ingérence, et refusent de remettre en cause leurs certitudes.


Nous ne pouvons pas dépendre de pays étrangers pour nos masques, nos médicaments, nos secteurs stratégiques, pas plus qu’on ne peut nous suggérer de l’extérieur des réformes sociales qui prétendent s’imposer au détriment des choix démocratiques.

On pourrait croire que je ne parle que de la France, et il est vrai que faute d’un « peuple européen » constitué, la nation est encore le cadre privilégié d’expression de la souveraineté. Mais une Union européenne profondément changée me semble être un cadre pertinent pour affirmer ensemble, au nom d’une certaine communauté politique et d’une certaine communauté de valeurs, notre indépendance : sanitaire, industrielle, numérique, notamment. Le projet européen va évidemment dans le sens de l’histoire, mais pas sous sa forme actuelle. C’est avec tout cela en tête que je mène mes combats à Bruxelles. 


Nous ne pouvons pas dépendre de pays étrangers pour nos masques, nos médicaments, nos secteurs stratégiques, pas plus qu’on ne peut nous suggérer de l’extérieur des réformes sociales qui prétendent s’imposer au détriment des choix démocratiques.

_ Résilience Commune : Avec la GRS vous vous êtes fait le défenseur d'un nouveau Front populaire. En quoi la reprise de cet héritage vous semble-t-elle pertinente pour répondre aux problèmes, notamment écologiques et sociaux, que nous traversons actuellement ?


_ Emmanuel Maurel : A l’appui de ces reconquêtes républicaines, il y a une stratégie politique. Nous l’appelons « nouveau Front Populaire » parce qu’elle évoque à la fois un contenu et une méthode. Il ne s’agit pas de ressusciter un improbable cartel des gauches, mais bien d’entraîner les forces progressistes dans la ronde des luttes, et d’enclencher une dynamique irrésistible : celle de la transformation sociale. 

Notre stratégie politique s’inspire en effet du Front Populaire. Un peu comme dans les années 1930, nous vivons une période de crise traversée par des mouvements sociaux et des crispations nationales. Les peuples aspirent à la justice sociale et à retrouver des repères sapés par l’instabilité et la prédation néolibérales. 


Pour établir cette justice et consacrer la pleine souveraineté du peuple, il faut que les citoyens et les organisations politiques avancent ensemble.

Pour établir cette justice et consacrer la pleine souveraineté du peuple, il faut que les citoyens et les organisations politiques avancent ensemble. Le mouvement doit être organique et déterminé. Les accords d’appareil ne suffiront pas à enclencher les réformes sociales et écologiques dont nous avons un besoin urgent. Le nouveau Front Populaire se veut donc large et représentatif des aspirations des citoyens, qui sont sa seule raison d’être.

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