Je veux casser le paradigme où l’innovation rime avec la vision financiarisée de la startup nation

Entretien avec Eva Sadoun

Par Coline Serra et Mathilde Nutarelli


Entrepreneure dans le secteur de l’économie sociale et de la finance durable, Eva Sadoun occupe son temps entre une entreprise européenne d’une cinquantaine de salariés et des activités de plaidoyer qu’elle mène au sein de différents mouvements : “Nous sommes demain”, dont elle est une des porte-parole et le mouvement Impact France, une organisation professionnelle qui a pour objectif de proposer une nouvelle représentation des entreprises à mission écologique et sociale, qu’elle co-préside.


Avec son entreprise, LITA, elle a récemment monté une application qui permet de comprendre les impacts carbone et les sous-jacents de l’ensemble de l’épargne. Son objectif est d’identifier des entreprises de l’économie réelle qui ont besoin d’être financées et de réorienter les flux d’épargne, 5 000 milliards en France aujourd’hui, vers la transition sociale et écologique. Cette activité l’oblige à faire du plaidoyer pour influencer l’Europe et les pouvoirs publics afin d'orienter leurs politiques vers une finance plus durable, plus incarnée, plus connectée à l’économie réelle.


Résilience Commune : Au cours d’une journée spéciale “Génération demain”, le 14 octobre dernier, vous disiez qu’on “meurt d’un manque d’idéologie profonde”. Pourriez-vous nous décrire l’idéologie qui devrait selon vous nous porter aujourd’hui ?


Eva Sadoun : C’est une question ambivalente et compliquée : à la fois on meurt d’un manque d’unité autour d’une idéologie de l'intérêt général, mais en même temps, on a envie de sortir de cela et de se parler concrètement. Notre génération s’attache à trouver les moyens de sa survie dans le monde qui nous attend. On sait que le système dans lequel nous vivons ne sera pas résilient aux crises climatiques et sociales à venir, donc on essaye de préserver ce que l’’on a et d’ambitionner de construire très concrètement un monde tourné vers l’intérêt général.


Notre génération s’attache à trouver les moyens de sa survie dans le monde qui nous attend.

Notre génération n’est pas en train de se poser la question de savoir si c’est le keynésianisme, le marxisme, le socialisme ou le capitalisme qui peut répondre aux prérogatives de l’intérêt général. A l’inverse, on se pose la question de savoir comment on résorbe la crise climatique, comment on diminue les écarts de rémunération dans la société, comment est-ce qu’on reconstruit des chaînes de valeurs qui sont plus locales, comment est-ce qu’on permet aux gens de mieux vivre, comment est-ce qu’on casse le rapport colonial l’on a avec les pays du Sud, comment est-ce que l’on monte une mondialisation saine et équilibrée et comment on s’attaque à la question de l’égalité entre les hommes et les femmes…


Opposer les idéologies, cela appartient à la génération d'avant. A l’inverse, je crois que l’objectif de notre génération, c’est d’incarner le récit dans des faits, dans des choses concrètes plutôt que dans des idéologies.



Résilience Commune : Vous évoquez, dans une tribune parue dans Alternatives Économiques le 3 avril 2019, la question de la limite des écarts de rémunération dans les entreprises. Cette pratique répandue dans les entreprises de l’économie sociale et solidaire peut sembler utopique, trop idéaliste, dans le système économique actuel. Quels arguments utiliseriez-vous pour convaincre d’autres chefs d’entreprise d’engager la même démarche ?


Eva Sadoun : On pourrait déjà commencer par leur rappeler que les pères de l’économie libérale disaient que l’on ne pouvait pas avoir une entreprise productive si les écarts de salaires étaient trop élevés. John Piermont Morgan, le fondateur de JP Morgan considérait qu’il ne fallait pas dépasser un rapport de 1 à 20 et Ford disait, lui, qu’on ne pouvait pas dépasser un rapport de 1 à 40. Il est toujours vrai aujourd’hui de dire que les disparités de salaires créent un problème de cohésion dans l’entreprise et un problème de “rôle social” au sens où les écarts de salaires ne mettent pas tout le monde en responsabilité de faire avancer cette entreprise.On sait aussi que les crises sociales majeures des entreprises ont été liées aux mouvements sociaux.


Un autre argument pour encourager les dirigeants à réduire les écarts de salaire est de les pousser à réaliser qu’une personne non impliquée dans son travail (pour les raisons évoquées ci-dessus) va avoir tendance à être moins créative voire à en faire le moins possible.


Au-delà de l’éthique est-ce que réellement un chef d’entreprise mérite d’être payé 100 fois plus que son salarié ?

Au-delà de l’éthique - est-ce que réellement un chef d’entreprise mérite d’être payé 100 fois plus que son salarié ? -, on peut donc avancer tous ces différents aspects. Tout cela nous fait dire qu’un écart de rémunération sain est aussi générateur de productivité ou de bon fonctionnement dans l’entreprise. Pour résumer, un corps social qui est sain, c’est avant tout une entreprise qui est saine.



Résilience Commune : Greenpeace propose un ISF climatique qui reviendrait à indexer l’ISF sur l’empreinte carbone des placements financiers réalisés par les personnes imposées. Que pensez-vous de cette proposition ?


Eva Sadoun : C’est une proposition que l’on pourrait tout à fait soutenir mais il y a cependant deux points de vigilance à avoir.


Tout d’abord, il faut se rappeler qu’on manque aujourd’hui d’une vision complète de l’impact carbone de l'épargne française car une partie des transactions financières est opaque. Ce qu’il faudrait déjà faire, c’est avoir une donnée libérée, c’est à dire publique, pour que l’on puisse faire des analyses et mettre en place une taxe.


Chez Lita, on a travaillé avec Carbone 4 pendant un an pour proposer une méthodologie homogénéisée de l’empreinte carbone des placements financiers français. Cependant, il manque encore une partie des données car certains financements sont totalement opaques. Dans ces cas-là, on ne peut que faire de l’approche statistique par rapport au secteur d’activité, ce qui entrave la mise en place d’une taxe.


Un autre enjeu à prendre en compte dans cette proposition d’ISF climatique, c’est qu’il y a trois manières de faire de la finance à impact.

Soit on investit uniquement dans une activité qui produit une valeur écologique et sociale forte en excluant toutes les autres. Soit on investit dans ce qu’on appelle les “best in class”, c’est à dire en excluant de nos investissements les entreprises qui génèrent trop d’émissions ou ont des pratiques sociales désastreuses au sein d’un portefeuille donné. Ces deux pratiques n’ont pas toujours un réel impact sur le marché. Si l’on retire ses investissements de ces entreprises, le marché trouvera toujours un autre investisseur qui sera prêt à y investir.

La troisième pratique est celle qui fonctionne le mieux : c’est celle de l’engagement actionnarial. Cela consiste à investir dans les “pires boîtes" et à faire de l’activisme au sein de l’assemblée générale pour demander par exemple à l’entreprise d’aligner sa stratégie avec un scénario 2 degrés. Quand on est dans ce type d’investissement, au final plus performant d’un point de vue écologique, la taxe pose problème parce que le mode de calcul de l’empreinte carbone ne prend pas en compte l’activisme fait au sein du conseil d’administration.


L’ISF climatique tel que défendu par Greenpeace a du mal à être totalement soutenu par des acteurs de la finance durable, parce qu’on ne sait pas quel type d’investissement seront favorisés/valorisés et tous les acteurs de cet écosystème n’ont pas forcément la même vision. Mais on a besoin de dynamiser l’investissement privé vert et la taxonomie verte européenne pourrait être un très bon point de départ pour un ISF climatique. En parallèle d’un rétablissement de l’ISF, il faudrait surtout que toutes les politiques fiscales soient dirigées vers les moyens de transition. Avec le recul, on est pas forcément sûrs que l’ISF contribuait à investir dans la transition lorsqu’il était payé.


Ce que nous avions proposé au moment des discussions sur sa suppression, c’est que cet ISF soit aussi payé en investissements dans la transition écologique et sociale. Par exemple, l’ISF ne serait pas forcément payé à l’Etat, mais pourrait être reversé aux organisations qui font de l’investissement vert. Il pourrait aussi prendre la forme d’obligations vertes, ou bien encore être directement corrélé sur un budget d’investissement de l’Etat dans la transition. On nous dit souvent que l’Etat n’a plus d’argent pour investir, et aujourd’hui cet investissement n’est constitué que par des subventions européennes. Cet ISF pourrait être une manière pour l’Etat d’être un investisseur vert et social.



Résilience Commune : Les aspirations des jeunes diplômés en finance évoluent vers une société plus respectueuse de l’environnement et des droits humains. Toutefois, le paradigme financier et économique reste dominé par les théories néo-libérales, les objectifs de rentabilité et d’hypercroissance. Comment pensez-vous que les jeunes diplômés puissent être les moteurs du changement de modèle qui s’impose ? Est-ce un levier efficace ? Quels sont les autres leviers à votre sens ?


Eva Sadoun : Il faut agir à plusieurs niveaux. Au niveau des universités, il faut lutter contre l’enseignement dénué de recul critique des paradigmes libéraux qui sont extrêmement dépassés et sont encore enseignés aujourd’hui sans qu’en soient abordés les limites. Les diplômés arrivent sur le marché du travail avec ces idéologies- là, et même s’ils savent que ces modèles sont datés, ils manquent d’une culture de la transition.

L’histoire de la financiarisation est quelque chose que l’on apprend très peu, voire pas. Pourtant, ces transformations ont engendré énormément d’inégalités dans la société, ont donné un poids trop important du secteur financier et ont instauré une déconnexion entre la finance et l’économie réelle. De la même manière que l’on arrive trop peu à parler de la colonisation aujourd’hui, on aborde trop peu la financiarisation des années 90, car l’on a toujours un pied dedans et on manque de recul pour en parler.


L’histoire de la financiarisation est quelque chose que l’on apprend très peu, voire pas. Pourtant, ces transformations ont engendré énormément d’inégalités dans la société, ont donné un poids trop important du secteur financier et ont instauré une déconnexion entre la finance et l’économie réelle

Face à ce constat, plusieurs initiatives se sont lancées, comme l’association “les enseignants de la transition” ou la “grande école de l’engagement” pour essayer de changer le format des écoles. Il y a besoin des jeunes pour les soutenir.


Au niveau de l’entreprise, il faut refuser de contribuer à ce monde économique-là, par exemple en intégrant le mouvement économique alternatif. Il y a une génération économique qui s’engage dans la transition, et il faut aussi faire grossir ce mouvement. Il ne faut pas délaisser les milieux économiques car le monde économique fonde les rapports sociaux, c’est donc très important de s’y impliquer.



Résilience Commune : Vous portez un discours anti-startup nation en étant malgré tout une entrepreneuse à la tête d’une startup, qui lance des applications comme Rift. Comment êtes vous reçue dans le milieu de l’entrepreneuriat ?


J’ai monté une entreprise que j’ai qualifiée de startup pendant longtemps, car c’est ce qui m’a permis de lever des fonds. Mais j’ai surtout monté une entreprise différente, qui croit sans être dans une logique d’hyper croissance. Elle est équilibrée financièrement, ne dépense pas plus que ce qu’elle a, les écarts de rémunération y sont limités, nous n’avons pas fait de promesse de retour sur investissements déraisonnable, ce qui fait qu’aujourd’hui nous sommes sereins face à la crise.


Ce que j’accuse, ce n’est pas la startup, mais c’est la startup nation. Une startup, en soi, c’est une entreprise innovante qui se développe assez vite et qui utilise le numérique et le digital pour développer des innovations de rupture et transformer un écosystème, en se finançant par l’extérieur.


Ce que j’accuse, ce n’est pas la startup, mais c’est la startup nation

Le problème, c’est que la startup nation a infusé l’ensemble de l'appareil économique et y a enfermé nos modèles. Son idéologie a été réemployée par le politique c'est ce qui fait qu’aujourd’hui, de gros fonds d’investissements publics comme la BPI vont privilégier sur des modèles d’hyper croissance.. La “startup nation” fait référence à quelque chose qui hyper croît, dont la réussite se base sur sa valorisation sans se préoccuper de l'équilibre économique, de la croissance de l’emploi et qui impose un dogme économique très fort. C'est ce côté économique dogmatique et autoritaire qui me dérange.


Danone est un bon exemple de l’importance des investisseurs. L'entreprise fonctionne plutôt bien, bien qu’elle ait effectivement perdu 30% de sa valeur boursière. Elle est devenue entreprise à mission sous l'impulsion de son directeur général, Emmanuel Faber, et a amorcé sa transition. Mais elle a été rattrapée par ses investisseurs. Pour eux, la marge de l’entreprise n’était pas suffisante (elle dégage 14% de marge, quand celle de ses concurrents se situe entre 15 et 20%). C’est ce qui a poussé le DG à licencier, afin de renvoyer un signal “positif” aux marchés financiers. Car la réalité, c’est que ce sont les marchés financiers qui définissent les décisions économiques aujourd’hui.


Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je fais partie de réseaux d’entrepreneurs du web et digital. J’y suis moins populaire depuis mon intervention à France Inter, mais cela les a quand même fait réfléchir et ils sont très libres d’un point de vue de l’expression donc cela n’a pas vraiment posé problème.


Pour revenir sur les fondamentaux : les entrepreneurs, au départ, sont des libertariens, des gens anti État, qui veulent transformer le système. Mais ils sont rattrapés par les fonds d’investissement et finissent par en être victimes. Ces fonds tuent leur modèle, les transforment en machine à KPI, sans se préoccuper de leur impact sur le monde. Le problème est qu’ils sont indispensables : sans ces fonds d’investissement, pas de refinancement possible, ce qui empêche considérablement l’innovation. Je veux casser le paradigme selon lequel l’innovation rime avec la vision actuelle de la startup nation, très financiarisée.



Résilience Commune : Vous êtes co-présidente d’Impact France, un syndicat d’entrepreneurs engagés dans la transition sociale et écologique. Comment faire pour devenir aussi audible que le Medef ?


Eva Sadoun : Pour faire partie de la table des partenaires sociaux, c’est très compliqué. Il y a plusieurs types de syndicats : les multiprofessionnels et les interprofessionnels. Les premiers ont une vision transversale de l’économie, comme le MEDEF et la CGPME. Ils se partagent un budget de l’État pour représenter les dirigeants d’entreprise et siègent à la table des partenaires sociaux, face aux représentants salariés. D’autres syndicats ont essayé de se structurer pour en faire partie, mais n’ont jamais réussi. Ils sont restés en interprofessionnels, c’est-à-dire qu’ils ne représentent qu’une niche, comme le sport ou l’économie sociale.


Ce que nous disons, à Impact France, c’est que les enjeux de transition sociale et écologique sont transversaux à l’économie, et que par conséquent, un syndicat qui représente les entreprises de l’ESS doit être multiprofessionnel. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes renommés “Mouvement Impact France” et que nous sommes sortis du “mouvement des entrepreneurs sociaux”, qui représentait une niche.

Nous nous sommes fixés comme objectif de faire partie de la table des partenaires sociaux dans trois ans.


Pour cela, il faut être représentatifs de 40 000 entreprises en France. Nous recherchons donc des adhérents, auprès des entrepreneurs sociaux et écologiques, des entreprises en transition et des fédérations qui représentent des niches de l’entreprenariat social et écologique. Mais surtout, nous devons aller nous confronter. Ce n’est pas facile, beaucoup ont fait demi-tour. Mais nous espérons, à la fin du mandat, déposer le dossier pour intégrer la table des négociations.


En attendant, nous faisons le travail de représentation, même si ce n’est pas à la table officielle, cela a parfois le même impact. Nous le faisons dans les médias, auprès des députés, du gouvernement, de l’opposition … La bonne nouvelle, c’est que cela fonctionne et que nous avons beaucoup de victoires en ce moment.

Mais cette méthode repose trop sur l’investissement personnel et les médias. Ce que l’on veut à la fin de notre mandat, c’est que notre représentation soit un droit et que nous n’ayons plus besoin d’aller dans tous les médias pour nous faire entendre.


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