Jean-François Julliard : « Il faut s’attaquer au cœur de la machine libérale »

Par Joakim Le Menestrel

Jean-François Julliard est directeur général de Greenpeace. Il revient avec nous, lors d'une interview sur la crise sanitaire du Covid-19 et sur les enjeux qui en découlent : biodiversité, modèle économique, Convention Citoyenne sur le Climat, transition sociale et écologique.



_ Résilience Commune : La pandémie mondiale du covid-19 a pu être un révélateur du « système sans limites » dans lequel nous vivons. L’explication de ses origines la plus partagée est écologique : destruction des écosystèmes, de la biodiversité et du braconnage abusif. Que devons-nous faire de différent à l’avenir pour ne pas répéter ces situations de crises systémiques ? Que faut-il changer maintenant selon vous?

_ Jean-François Julliard : Il y a beaucoup de chose à changer. Vraiment beaucoup de choses.


Sur la question de la prévention des pandémies il est nécessaire de freiner la déforestation, l’artificialisation des sols, l’étalement urbain tout en ayant plus d’écosystèmes protecteurs entre le milieu sauvage et le milieu urbain. La biodiversité a un rôle de régulation des virus qui sont susceptibles de toucher les humains. La protéger, la renforcer en reforestant sont des priorités aujourd’hui.


La biodiversité a un rôle de régulation des virus qui sont susceptibles de toucher les humains. La protéger, la renforcer en reforestant sont des priorités aujourd’hui.

Aussi, le système économique est co-responsable de la propagation du virus. Cette hypermondialisation des échanges, de nos déplacements montrent que l’on a atteint les limites à la fois humaines et planétaires. La relocalisation de notre activité économique est indispensable. Ce sont des transformations à mener rapidement

_ RC : Plus de la moitié de la population de la planète s’est quasiment arrêtée. Cette situation a cristallisé les inégalités sociales et économiques déjà omniprésentes et en augmentation depuis des décennies dans nos sociétés contemporaines. Mais nous avons pu voir aussi qu’il était possible de ralentir, de prendre le temps, de vivre autrement. Est-ce que c’est positif pour vous ? Quel regard avez-vous sur ce moment inédit du confinement ?

_ JFJ : Ce moment a montré à celles et ceux qui doutaient encore, la corrélation étroite, voire intime entre nos activités et la dégradation de l’environnement : pollution de l’air, émission de CO2, dérèglement climatique.


Ce moment a montré à celles et ceux qui doutaient encore, la corrélation étroite, voire intime entre nos activités et la dégradation de l’environnement.

Dès lors que l’on ralentit, ici un ralentissement subi et non choisi de nos activités économiques, on a immédiatement un impact positif : qualité de l’air, baisse de CO2.

Mais ce que cela a montré aussi, c’est l’ampleur des efforts à faire. L’impact de la 1ère vague sur les émissions de CO2 serait de 6 à 8% seulement. Il faudrait qu’il y ait un ralentissement choisi et non pas subi bien plus longtemps que ce que la crise nous montre pour transformer profondément nos modèles économiques.

_ RC : Nous avons pu voir que la Convention Citoyenne pour le Climat est une réussite tant à l’échelle des propositions qui ont été apporté par les citoyennes et les citoyens que par le format démocratique qui a été mis en place. Néanmoins, plusieurs propositions ont été écarté tel les 110 km/h, la taxe sur sur les dividendes des entreprises, l’écocide relégué à une application internationale supposée etc. La rhétorique du Président sur le fait qu’il a écarté ces mesures : l’opposition avec les gilets jaunes et « le social », le rôle du secteur privé dans la transition écologique en attirant des capitaux français et étrangers ou encore la difficulté selon lui de « placer l'environnement au-dessus de nos autres valeurs fondamentales », nous montre que le pas en avant pour une écologie politique ne sera pas possible au sein de cette majorité. Comment voyez-vous cela ?

_ JFJ : Depuis l’élection de Macron, nous n’avons pas cessé de dénoncer le fossé grandissant entre les discours et les actes. Dès le début de son mandat, il s’était pour autant positionné sur la question écologique et environnementale il avait fait sa sortie contre Trump avec sa phrase : « make our planet great again ». Il portait sur la scène internationale ces questions-là.


Depuis l’élection de Macron, nous n’avons pas cessé de dénoncer le fossé grandissant entre les discours et les actes.

En revanche, dès que l’on regarde trois ans après sa prise de fonction, les actes et les indicateurs qui permettent de mesurer son action sur la question écologique, rien ne va. Les mesures ne sont pas à la hauteur. Et ce n’est pas que Greenpeace qui le dit. Il n’y pas longtemps le Haut Conseil Pour le Climat qui expliquait encore que l’effort était loin du compte. Pour l’instant quoiqu’en dise le gouvernement et Macron, ce n’est pas à la hauteur.

Mais encore, j’ai de sérieux doute sur sa volonté à changer. Trois ans qu’il dit qu’il va faire, trois ans qu’il ne fait pas ou pas suffisamment. La convention citoyenne pour le climat est pour moi aussi l’illustration de ça. Certes la démarche est pertinente et intéressante et c’est réussi sur la forme, comme souvent. Cependant, les promesses ne sont pas réalisées.


De fait, l’ambition donnée à la Convention Citoyenne sur le Climat n’était pas suffisante. Les 150 travaillaient sur une réduction de 40% d’émission en 2030. C’est malheureusement insuffisant par rapport aux demandes du GIEC ou des Nations Unis. Leur travail est remarquable et ils et elles ont fait ce qu’ils/elles ont pu mais le mandat donné n’était déjà pas à la hauteur de l’enjeu.


Plus on avance, plus les « jokers » et les choix à la carte arrivent. Or les 150 sont clairs c’est le tout qui fait sens, toutes les mesures. Il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour qu’il ait un effet multiplicateur.

Pour ce qui est de l’application, plus on avance, plus les « jokers » et les choix à la carte arrivent. Or les 150 sont clairs c’est le tout qui fait sens, toutes les mesures. Il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour qu’il ait un effet multiplicateur. Nous voyons bien que dès qu’on touche à la taxation des entreprises, des dividendes, de certains secteurs polluants : ça ne passe pas parce que ce n’est pas dans leur schéma de pensée et d’action.

_ RC : Dans votre réaction à l’interview du 14 juillet du Président de la République, vous disiez : « Les accointances idéologiques d’Emmanuel Macron avec les milieux industriels et financiers réfrènent toute avancée réelle ». Pouvez-vous développer cette citation ?

_ JFJ : En effet, il n’ose pas s’attaquer au cœur de la machine libérale. Tant qu’il ne s’attaque pas à réformer ce système économique avec une politique qui mise moins sur le capitalisme ultralibéral, tant qu’il ne s’attaque pas à une vraie régulation des entreprises par rapport à l’accord de Paris, ça ne marchera pas.


On met beaucoup de pression sur les citoyennes et les citoyens mais les grandes entreprises restent les grandes gagnantes finalement de passage entre les mailles du filet.

Le pire c’est que l’on met beaucoup de pression sur les citoyennes et les citoyens mais les grandes entreprises restent les grandes gagnantes finalement de passage entre les mailles du filet. On ne change pas de cap, de logique et on continue de faire passer la sacro-sainte croissante avant tout autres problématiques.

_ RC : Pour finir, les municipales ont permis une clarification politique. L’écologie gagne contre les libéraux et conservateurs en étant rassemblée avec la gauche. De plus, pendant le coronavirus, beaucoup de collectifs et d’initiatives ont émergé. Y-a-t-il ainsi un espoir de voir la société mobilisée et politique construire ensemble une alternative à l’extrême-argent et à l’extrême-droite ? Et donc quel serait le rôle des ONG et associations dans ce cadre ?

_ JFJ : Plusieurs choses me donnent espoir. On a beaucoup contribué à la fondation du mouvement Plusjamaisça. Et oui on travaille avec les partis politiques dans ce cadre par exemple pour porter des mesures et des propositions qu’ils pourraient reprendre. Nous avons un rôle pour faire infuser des propositions écologiques et sociales au sein de la société et donc dans les partis politiques.


De plus, ce qui me donne aussi espoir, c’est que ce qui paraissait inimaginable avant la crise parait aujourd’hui réalisable et nécessaire.

De plus, ce qui me donne aussi espoir, c’est que ce qui paraissait inimaginable avant la crise parait aujourd’hui réalisable et nécessaire. La refonte des transports et des mobilités notamment sur l’aérien semblaient complétement impossible avant cette crise. Aujourd’hui c’est en tout cas un discours que l’on peut avoir avec le gouvernement. L’ambition est montée d’un cran, il faut s’assurer que tout ça ne retombe et que ça reste solide, ce qui est malheureusement en train de ne pas être le cas.

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