L'alimentation est un droit fondamental de toute personne humaine

Entretien avec Romain Dureau

Par Inès Heeren


La crise du coronavirus a révélé les faiblesses de nombreux secteurs. Le monde agricole et agroalimentaire s’est retrouvé sur le devant de la scène avec des rayons de supermarchés dévalisés, un appel aux citoyens à aller "aux champs", du lait jeté quotidiennement... Face à ces défaillances, de nombreuses questions se soulèvent. Romain Dureau,est agroéconomiste et cofondateur d’un laboratoire d’idées au service de la transformation écologique, de l’agriculture et de l'alimentation : Urgence Transformation Agricole et Agroalimentaire (UTAA).


_ Résilience Commune : Comment expliquez-vous ces failles du système agricole et alimentaire français révélées par la crise sanitaire ?


_ Romain Dureau : La crise sanitaire a effectivement été davantage un révélateur qu’un déclencheur. Basiquement, le coronavirus a été le grain de sable qui s’est immiscé dans les rouages déjà abimés des marchés agricoles dérégulés.


Basiquement, le coronavirus a été le grain de sable qui s’est immiscé dans les rouages déjà abimés des marchés agricoles dérégulés.

La première faille majeure mise en évidence lors du premier confinement de mars à mai 2020 est la forte dépendance de notre agriculture à la main d’œuvre étrangère, qui représente environ 40% du travail saisonnier. La France, « puissance agricole » selon les libéraux, a connu le ridicule de voir son Ministre de l’Agriculture de l’époque, Didier Guillaume, en appeler à « l’armée des ombres » (sic) pour rejoindre les rangs des travailleurs agricoles. L’agriculture française connaissait un manque important de main d’œuvre du fait de la fermeture des frontières aux travailleurs étrangers. Étonnant ? Pas vraiment. Du fait de leur forte saisonnalité, certaines productions, telles que l’arboriculture et le maraîchage, sont très gourmandes en main d’œuvre, principalement lors des travaux de taille et de récolte.


La première faille majeure mise en évidence lors du premier confinement de mars à mai 2020 est la forte dépendance de notre agriculture à la main d’œuvre étrangère

Dans la logique de compression des coûts, l’agriculture française a compté de plus en plus sur une main d’œuvre venue de de pays étrangers plus susceptible d’accepter des emplois peu rémunérés et aux conditions d’activité difficiles. Depuis quelques années, le recours au travail détaché, véritable dumping social organisé par l’Union Européenne, a augmenté : les travailleurs détachés étaient 67 601 en 2017 (contre 26 000 en 2016), principalement en viticulture, en maraichage et arboriculture, mais aussi en grandes cultures et production ovine, en moindre mesure. Cet épisode doit nous conduire à nous interroger sur ce manque structurel de main d’œuvre agricole : augmentation du travail saisonnier, journées harassantes pour de nombreux chefs d’exploitation… Cette question est complexe, mais l’une des réponses clés est la suivante : pour donner « envie d’agriculture », il faut changer de modèle, et proposer des conditions de travail, de rémunération et de vie en milieu rural bien plus attractives.


Pour donner « envie d’agriculture », il faut changer de modèle, et proposer des conditions de travail, de rémunération et de vie en milieu rural bien plus attractives.

La deuxième faille majeure (re)mise en lumière par la crise sanitaire est la forte dépendance de notre agriculture et de notre alimentation aux marchés internationaux. D’un côté, l’agriculture française est dépendante des exportations à destination d’autres pays européens mais également de pays tiers. Ainsi, les productions qui sont fortement intégrées sur les marchés internationaux et destinées à l’export, telles que les vins (30% de la production exportée) et spiritueux, les céréales (50% du blé exporté) ou les produits laitiers (10% de la production exportée), se sont retrouvées confrontée à la perte de débouchés ou la diminution de la demande mondiale. C’est le cas de la poudre de lait exportée en Chine ou encore du porc et des broutards exportés en Italie.

D’un autre côté, nous sommes également dépendants des importations pour plusieurs produits alimentaires de base. Un rapport d’information du Sénat en date de mai 2019 estime que nous importons environ 20% de notre alimentation. Cela concerne principalement les fruits et légumes (50% sont importés, pour un coût de 2,5 à 3 milliards d’euros), la viande de porc (25% importés), la volaille (34%), la viande bovine (environ 30%), la viande ovine (50%) mais aussi les aliments pour les animaux d’élevage (3 millions de tonnes de soja importés d’Amérique latine chaque année). Nous ne parlons pas là de produits annexes, mais de produits de consommation quotidienne. Cette dépendance aux importations pose enfin la question de la traçabilité de la production. Il est estimé que 10 à 25% des importations ne respecteraient pas les normes sociales, sanitaires et environnementales françaises. Nous voyons aujourd’hui le danger que représente cette dépendance aux marchés internationaux sciemment organisée : notre souveraineté alimentaire – comprendre : pour les denrées alimentaires de consommation quotidienne – a été perdue du fait de choix politiques contraires à cet intérêt fondamental de la Nation.



_ Résilience Commune : Face à ces limites, sommes-nous en mesure d’agir à l’échelle nationale ? Est-ce que l’Union européenne représente une barrière ou un levier face à l’urgence de la transformation de notre modèle agricole ?


_ Romain Dureau : Comme sur beaucoup de sujets, la doxa libérale nous dit que la question des politiques agricoles et alimentaires prend place à l’échelle européenne voire internationale. Ce n’est pas faux, tant les politiques commerciales et agricoles européennes ont façonné l’agriculture française à partir de la deuxième moitié du XXe siècle. Si la question de la sécurité alimentaire relève bien d’un enjeu planétaire, des marges de manœuvre existent au niveau national, notamment en actionnant des leviers divers et non négligeables : les politiques de développement rural et d’aménagement du territoire, la commande publique, la recherche agronomique, l’enseignement et la formation agricoles mais aussi l’accompagnement des projets de transition agroécologique. Toutefois, il est vrai que les règles européennes et de l’OMC limitent fortement la possibilité d’agir sur les deux causes fondamentales de l’industrialisation et de la mondialisation de l’agriculture : la Politique Agricole Commune (PAC) et les politiques commerciales européennes (auxquelles nous pourrions rajouter les politiques monétaires). Tant le fonctionnement actuel de l’Union Européenne que les choix politiques qui sont les siens représentent autant de barrières à la transformation de l’agriculture. Le corolaire de ce constat est qu’un changement profond de ces politiques agricoles et commerciales serait un levier assez puissant pour réorienter l’agriculture.


Des marges de manœuvre existent : développement rural et aménagement du territoire, commande publique, recherche agronomique, enseignement et formation agricoles, accompagnement des projets de transition agroécologique

La nouvelle réforme de la PAC 2021-2027, qui est encore en discussion, sans révolutionner l’essentiel, semble lentement mais surement s’orienter vers une forme de renationalisation d’un certain nombre de choix politiques relevant de la mise en œuvre de la PAC. Dans ce contexte de libre-échange généralisé, beaucoup redoutent, à juste titre, une forme de « PAC à la carte » qui n’aurait pour effet que d’augmenter la concurrence entre les agricultures européennes, certains pays continuant la course au productivisme, et d’autres augmentant leurs exigences environnementales et sociales. Ce risque de dumping est réel, mais il n’est pas nouveau et ne concerne pas uniquement le marché unique européen, mais également les marchés internationaux, auxquels notre agriculture est fortement intégrée. Si la réforme 2021-2027 de la PAC donnait plus de marges de manœuvre aux Etats, un gouvernement déterminé à conduire une politique de souveraineté alimentaire sera certainement avantagé, à condition, en parallèle, d’assumer la mise en œuvre de protections à l’échelle nationale face aux importations qui ne correspondent pas aux modes de production que nous souhaitons pour l’Humanité.


Ne nous interdisons pas d’agir maintenant à l’échelle nationale, car l’agriculture française se meurt à petit feu.

En somme, si la reprise en main de politiques agricoles à l’échelle nationale peut redonner des marges de manœuvre aux Etats, cela ne peut pas se faire positivement si nous ne reprenons pas également la main sur nos politiques commerciales. Cela n’interdit évidemment pas de proposer des alternatives à l’échelle européenne, mais nous savons la difficulté de telles négociations et le culte du « consensus » qui, concession par concession, nous a conduit à l’impasse. Ne nous interdisons pas d’agir maintenant à l’échelle nationale, car l’agriculture française se meurt à petit feu.



_ Résilience Commune : Votre laboratoire d’idée UTAA prône la relocalisation et le protectionnisme. De quelle manière les accords libéraux de l’Union européenne et sa volonté de s’insérer dans le marché mondial impact le monde agricole ? Doit-on, et si oui comment peut-on, sortir de la logique de libre échange et s’orienter vers celle de la souveraineté alimentaire ?


_ Romain Dureau : Comprenons déjà comment les agricultures européennes se sont retrouvées si fortement intégrées aux marchés internationaux. Lorsque la PAC a été mise en œuvre à partir de 1962, elle avait pour objectif d’augmenter la production agricole du continent, qui était alors déficitaire et importateur pour des produits alimentaires de base. L’Europe se rassemblait autour d’un projet commun de souveraineté alimentaire. Devenant de plus en plus excédentaire à partir des années 1970, l’agriculture européenne a éloigné le continent des risques de pénurie et de famines. Cependant, la surproduction croissante de produits alimentaires fait courir le risque d’un effondrement des prix payés aux producteurs, et donc la mise en danger du tissu productif. Pour éviter cela, d’une part, l’Union européenne a mis en place des mécanismes de gestion de l’offre (quotas, par exemple), et d’autre part, l’UE a trouvé de nouveaux débouchés sur les marchés internationaux, en subventionnant les exportations. Puis, dans les années 1990, face aux coûts importants de ces mécanismes de régulation des marchés et espérant profiter d’une demande alimentaire mondiale croissante, l’Union européenne a supprimé ces régulations et fortement libéralisé son marché agricole.


L’Union européenne est le seul espace économique du monde à ne pas distinguer son marché intérieur des marchés internationaux par des mesures protectrices

Le problème d’aligner les prix du marché intérieur sur les prix des marchés internationaux, qui ne représentent pourtant que 15% des échanges de produits agricoles, est d’imposer des prix qui sont ceux d’excédents agricoles, dont les pays veulent se débarrasser à bas prix à l’export. L’UE est le seul espace économique du monde à ne pas distinguer son marché intérieur des marchés internationaux par des mesures protectrices. La question posée par la dérégulation et la mondialisation des échanges de produits agricoles est également celle de la capacité intrinsèque des marchés à se réguler. Un consensus semble émerger entre agroéconomistes pour acter que les fluctuations des prix sur les marchés agricoles ne sont pas seulement la conséquence de facteurs exogènes (climat, ravageurs, etc.) mais également de facteurs endogènes à leur fonctionnement. Notamment, les cycles de productions agricoles sont longs, et les délais dans l’ajustement entre l’offre et la demande en produits alimentaires sont responsables de cycles de variation des prix sur les marchés, plus ou moins chaotiques selon les produits. S’ils sont d’accord sur l’analyse du fonctionnement des marchés, les avis des économistes divergent en revanche quant aux solutions à apporter. Certains pensent que les marchés agricoles se réguleront d’eux-mêmes dès lors que de nouveaux outils qui leur sont propres, comme les assurances ou les marchés à termes, permettront de corriger cette instabilité endogène. D’autres, dont je suis et dont nous sommes avec UTAA, défendent plutôt une intervention plus directe de l’Etat dans la régulation des volumes produits et des prix, et donc la protection du marché intérieur face à des importations qui constituent, entre autres choses, une concurrence déloyale de notre agriculture en ne respectant pas les mêmes normes sociales et environnementales de production.


L’agriculture et l’alimentation relèvent de l’intérêt général : l’alimentation est un droit fondamental de toute personne humaine

Il y a de très nombreuses raisons qui plaident pour une reprise en main par l’Etat de la régulation des marchés agricoles. Au-delà des défaillances « naturelles » des marchés agricoles que j’ai présentées, nous considérons que l’agriculture et l’alimentation relèvent de l’intérêt général : l’alimentation est un droit fondamental de toute personne humaine. Il est alors important que l’agriculture et l’alimentation soient pleinement présentes dans le champ démocratique : la souveraineté alimentaire est le droit des paysans et des peuples à décider de ce qu’ils veulent produire, en quelles quantités et de quelles manières ils veulent le produire. Cette démocratisation de l’alimentation nécessite que l’Etat assure la régulation des marchés, que ce soit des volumes produits, afin éviter les surproductions, ou des prix payés aux producteurs pour garantir un revenu décent et stable. La volatilité des prix est l’une des principales causes actuelles de la course au productivisme, avec tous les dégâts environnementaux que cela implique.


Cette démocratisation de l’alimentation nécessite que l’Etat assure la régulation des marchés


_ Résilience Commune : L'Union européenne a également sous sa responsabilité la politique agricole commune. Une partie des aides de la PAC sont liées à la surface détenue par l’exploitant agricole, quelles sont les limites de ces aides ? Quels autres moyens d’attribution sont envisageables ? En quoi répondraient ils mieux aux contraintes de notre système agricole et alimentaire ?


_ Romain Dureau : La PAC est aujourd’hui la mère de toutes les politiques agricoles en Europe. Elle repose notamment sur des subventions versées directement aux exploitations agricoles, dont l’ultra-majorité est aujourd’hui distribuée à l’hectare et donc découplée du projet productif. Dans un contexte où les prix du marché mondial ne sont plus rémunérateurs, une part significative du revenu des exploitations agricoles dépend des subventions de la PAC. Cela a pour effet d’inciter les agriculteurs à agrandir leurs exploitations et à industrialiser davantage leurs modes de production par le recourt à l’endettement. Ainsi, les subventions européennes ne relèvent plus aujourd’hui d’un projet agricole, au sens où il orienterait les agriculteurs vers tel ou tel production stratégique, mais elles constituent un soutien aux revenus des exploitations sans lequel beaucoup seraient en faillite.


L’agriculteur rend des services d’intérêt général à l’ensemble de l’Humanité,

Corriger ce mode d’attribution des aides est donc complexe, et de plus en plus complexe que ce processus s’accentue. Cela passera d’abord par une action de régulation des marchés et des prix agricoles, de sorte qu’ils se stabilisent et correspondent aux coûts de production. Nous devrons aussi envisager un plan de désendettement d’un certain nombre d’exploitations agricoles, sous condition d’engagement dans la transition écologique de leurs systèmes. Dans ce cadre, nous opérerons le passage d’une logique d’« aide » à une logique de « rémunération ». Les subventions européennes seront, d’une part, plafonnées par actif agricole, afin de soutenir davantage le travail que l’accumulation de capital foncier, et d’autre part, ces subventions correspondront à la rémunération d’un certain nombre de services environnementaux rendus par les agriculteurs, et qui ne sont pas nécessairement pris en considération dans la construction des prix. Par l’entretien des paysages, de la biodiversité et des sols, par la captation de carbone, etc., l’agriculteur rend des services d’intérêt général à l’ensemble de l’Humanité, et non uniquement à ceux qui consomment ses produits. Ces « externalités positives » doivent donc être rémunérées par une caisse commune, et non uniquement le prix payé par le consommateur.



_ Résilience Commune : L’agriculture est critiquée pour son impact environnemental, émissions de gaz à effet de serre, dégradation de la biodiversité et du sol… Un modèle agroécologique est-il viable selon vous en France ? Comment peut-on réorienter notre système agricole, l’Etat a-t-il un rôle à jouer ? Comment cette évolution s’inscrirait elle dans le temps ?


La France est riche d’une grande diversité de territoires et de conditions agronomiques. Cela lui permet d’envisager la production diversifiée de nombreux produits agricoles, au moins à l’échelle nationale si ce n’est à l’échelle régionale. Cette richesse n’a été que trop peu valorisée au cours des 30 dernières années du fait de la logique des « avantages comparatifs » : chaque pays doit se spécialiser dans les productions pour lesquels il dispose d’avantages naturels par rapport aux autres productions et aux autres pays. Cette logique libérale se heurte aujourd’hui aux réalités sociales et environnementales, et va à l’encontre du principe de souveraineté alimentaire. A l’inverse, la France pourrait valoriser cette richesse en produisant la quasi-totalité des produits agricoles de base ; cette diversification, et notamment le recouplage entre les activités d’agriculture et d’élevage (que l’on appelle polyculture-élevage), est le fondement des systèmes agroécologiques. En cela, un modèle agroécologique est bénéfique sur le plan environnemental, possible techniquement et agronomiquement, mais également souhaitable du point de vue de notre souveraineté alimentaire. Un tel modèle cessera, par exemple, d’importer du soja OGM brésilien pour nourrir les animaux d’élevage français et européen, mais augmentera la production de protéines végétales à destination de l’alimentation humaine et animale. Un tel modèle cessera le dumping lié aux exportations d’importants excédents de blé à bas coût, indirectement mais fortement subventionnés par la PAC, en Afrique de l’Ouest, avec des conséquences dramatiques sur les productions vivrières de ces pays.


Le soutien à la transformation agroécologique suppose de rompre avec la logique libérale des avantages comparatifs afin de privilégier la diversification des productions et la coopération internationale autant que de besoin

J’ai mentionné précédemment d’un côté les leviers que l’Etat pouvait mobiliser, et de l’autre comment l’Union européenne pourrait réformer ses politiques agricoles pour soutenir un modèle agroécologique. Le soutien à la transformation agroécologique suppose de rompre avec la logique libérale des avantages comparatifs afin de privilégier la diversification des productions et la coopération internationale autant que de besoin. Cette agriculture écologique est une agriculture paysanne, qui valorise les connaissances et les savoir-faire des agriculteurs et des éleveurs, de concert avec les techniciens, les ingénieurs et les chercheurs. Cette transition suppose la création de centaines de milliers d’emplois dans l’agriculture et dans l’artisanat agroalimentaire, d’où l’importance de revoir profondément les objectifs et modes d’attribution des subventions de la PAC. Cela se planifie afin de mettre en cohérence un calendrier de sortie des pesticides, la reconstruction d’écosystèmes agricoles stables et diversifiés, la formation et l’installation de nombreux nouveaux paysans, etc. Il y a cependant urgence : d’ici 5 à 10 ans, nous aurons perdu la moitié des exploitants agricoles actuellement en activité. C’est donc une transition rapide qu’il nous faut opérer ; elle pourrait être soutenue, d’une part, grâce à la réorientation des subventions européennes, et d’autre part, par une intervention de l’Etat pour désendetter les paysans et adapter rapidement les structures agraires à cette nouvelle agriculture (partage du foncier, notamment).



_ Résilience Commune : Comment peut-on relocaliser et repartager la valeur ajoutée sur les filières agricoles ? Est-ce qu’un juste prix aux producteurs signifie une hausse des prix pour les consommateurs ?


La mondialisation des systèmes alimentaires a été rendue possible par le faible coût de l’énergie permettant le transport d’intrants et de matières premières agricoles sur de longues distances. Les effets pervers de cette mondialisation sont connus : perte de souveraineté alimentaire au Nord comme au Sud, chômage de masse, développement du productivisme agricole et déforestation, émissions croissantes de gaz à effet de serre. Il est estimé que le système alimentaire mondial est responsable d’environ 50% des émissions de GES. La relocalisation de notre alimentation est autant un enjeu environnemental que démocratique. Ce projet rencontrera notamment l’opposition des grandes industries agroalimentaires transnationales, qui sont aussi bien implantées au Nord qu’au Sud, et qui sont en situation d’oligopoles sur les marchés. Stratégiquement, nous devrons organiser la relocalisation et surtout la ré-atomisation de l’agroalimentaire français. Le rapport de négociation des prix entre les paysans et l’agroalimentaire doit être strictement encadré par la loi, avec la mise en place d’un coefficient multiplicateur limitant les marges des intermédiaires. La mise en place d’un prix minimum garanti rémunérateur (qui n’est ni plus ni moins que la traduction concrète de l’interdiction de vente à perte), l’encadrement des marges des intermédiaires, ainsi que la protection aux frontières contre les importations déloyales sont autant d’outils pour assurer le partage de la valeur ajoutée au sein des filières.


L’idée d’une Sécurité sociale de l’alimentation fait son chemin, et pourrait constituer une solution intéressante

La question des prix payés par le consommateur est le grand argument avancé par les libéraux et par les défenseurs d’une agriculture industrielle cherchant encore à augmenter la productivité du travail et de la terre, faisant fi des graves problématiques environnementales et agronomiques sous-jacentes. L’existence de prix alimentaires faibles est la condition pour que le reste de l’économie (industrie et services) puisse maintenir les bas salaires à des niveaux parfois insuffisants pour vivre correctement. Ainsi, sans hausse générale des salaires, il apparaît que la hausse du prix de l’alimentation sera dramatique pour de nombreux ménages modestes, y compris en France, où déjà 12% de la population, soit 6 millions de nos concitoyens, sont en situation de précarité alimentaire. En cela, l’idée d’une Sécurité sociale de l’alimentation fait son chemin, et pourrait constituer une solution intéressante, notamment pour les produits tels que les fruits et légumes bio. Toutefois, il est notable que la forte volatilité des prix sur les marchés agricoles (des matières premières) ne conduit pas à une telle volatilité des prix sur les marchés alimentaires, qui sont, eux, plutôt stables. On parle souvent d’asymétrie dans la transmission des prix pour décrire ce phénomène : une variation des prix payés aux producteurs ne se transmet pas jusqu’au consommateur. De plus, en observant la composition des prix alimentaires, nous remarquons que pour de nombreux produits de première nécessité, comme le pain par exemple, la part du prix payé par le consommateur qui revient au producteur de blé est très faible, le reste du prix correspondant aux intermédiaires. Par exemple, un doublement du prix payé au producteur pour le blé tendre destiné à la fabrication de pain n’occasionnerait, à supposer que cette hausse soit totalement transmise au consommateur, qu’une hausse minime du prix de la baguette (+1,575€/mois pour l’achat d’une baguette de 250g par jour).



_ Résilience Commune : Comment peut-on reconnecter l’agriculture à la conscience citoyenne ? Pensez-vous que l’éducation nationale ait un rôle à jouer en introduisant l’agriculture et l’alimentation à l’école ?


La France a une belle et forte tradition gastronomique et agricole. Je suis de moins en moins convaincu que l’enjeu principal actuel soit d’« éveiller les consciences » comme on dit souvent. Ne doutons pas qu’il demeure un important travail d’information et d’éducation populaire à faire. Toutefois, il convient d’interroger en priorité les mécanismes plus profonds qui sont responsables de la déconnexion entre l’assiette et la production agricole, et qui ne relèvent pas seulement d’un manque d’intérêt ou de conscience sur ces questions. En effet, les freins à la transformation écologique ne proviennent pas d’un rapport de consommation, mais bel et bien d’un rapport de production. Les agriculteurs, malgré leurs formes diverses d’action collective (syndicats, coopératives, interprofessions, chambres consulaires…), demeurent atomisés, d’autant plus que les prix ne sont plus uniquement fixés à l’échelle nationale mais sont dépendants des marchés internationaux. En revanche, l’agroalimentaire s’est quant à lui largement concentré et internationalisé, que ce soit au niveau de la transformation ou de la distribution. En bout de chaîne, les consommateurs, eux-aussi atomisés et fortement contraints par les limites de leur portefeuille, ne disposent finalement que de peu de pouvoir sur ce marché. Notamment, le fait que nous exportions de nombreux produits agricoles déconnecte de fait la production et la consommation domestique. Ce sont bien les industries agroalimentaires qui mènent la danse, et ni les agriculteurs ni les consommateurs ne semblent actuellement en mesure de peser sur la répartition de la valeur. Bien évidemment, de belles et efficaces alternatives se développent et voient agriculteurs et mangeurs se lier directement (vente directe, magasins de producteurs) ou bien par l’intermédiaire de démarches plus vertueuses (labels, commerce équitable, etc.).


Ce sont bien les industries agroalimentaires qui mènent la danse, et ni les agriculteurs ni les consommateurs ne semblent actuellement en mesure de peser sur la répartition de la valeur.

Ceci étant dit, ces alliances nouvelles entre l’agriculture et la société toute entière n’émergent que lorsque producteurs et consommateurs agissent de concert comme citoyens, et donnent une dimension politique à leurs actes de production et de consommation. L’éducation à l’alimentation est un levier important pour augmenter la force de ces alternatives. Comprendre comment fonctionne un système agricole, quelles sont les contraintes qui s’appliquent à l’agriculteur, mais aussi être capable de penser son alimentation, de concevoir des repas équilibrés de cuisiner des produits de saison, sont autant de choses que l’école et l’éducation peuvent apporter aux futurs citoyens. Il me semble particulièrement important d’opérer cette reconnexion entre deux mondes, urbains et ruraux, qui ne communiquent plus, sauf par l’intermédiaire contre-productive des réseaux sociaux.


L’émancipation de l’agro-industrie, et notamment des aliments industriels ultratransformés, nécessite que les mangeurs prennent davantage le temps de choisir des produits de qualité, de saison, et de les cuisiner. J’ai bien dit « le temps » : l’alternative alimentaire suppose une alternative économique de plus grande ampleur, libérant les citoyens de la séquence « métro – boulot – dodo ». Du temps pour cuisiner et nourrir son corps, mais aussi du temps pour lire et nourrir son esprit. A l’école, le repas de midi doit devenir un véritable temps d’éducation à l’alimentation : découvrir de nouveaux produits, de nouveaux plats, comprendre pourquoi tel ou tel produit est bon, ou au contraire pourquoi il faut limiter tel ou tel autre, sensibiliser à l’impérieuse importance de la lutte contre le gaspillage alimentaire, etc. Pour cela, il est clair que l’approvisionnement des restaurants scolaires doit changer : au lieu de vendre ce service aux industriels, il faut soutenir la reprise en main par les collectivités locales et les citoyens sous la forme de régies publiques, gérées par des cuisiniers et des cantiniers fonctionnaires territoriaux, dont le rôle pour l’éducation des enfants est reconnu et valorisé. Le repas doit redevenir, y compris à l’école, un moment de partage. La reprise en main en régie publique de l’alimentation scolaire doit aller de pair avec son accessibilité sociale : aucun enfant ne doit être privé de ce moment de convivialité et d’éducation en raison d’un prix des repas trop important. Les mécanismes de tarification sociale des repas sont utiles pour cela.


La reprise en main en régie publique de l’alimentation scolaire doit aller de pair avec son accessibilité sociale

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