L’indépendance, condition indispensable de la démondialisation

Mis à jour : mai 2

Par Jean Ayçoberry


Dans une interview donnée le 8 avril au quotidien Libération, Arnaud Montebourg, ancien ministre du Redressement Productif et deux fois candidat aux primaires de la gauche en 2012 et en 2017, revient sur les renoncements d’un Etat converti au libéralisme, et défend l’importance de l’indépendance nationale.


On peut être prêts à investir enfin des milliards d’euros dans notre système de santé, on peut bien vouloir fournir massivement les hôpitaux, les EHPAD, les commerces de première nécessité de masques et de gants, assurer la disponibilité de médicaments indispensables, mais à quoi sert toute cette bonne volonté si plus personne en France ne sait en produire ? S’il faut désormais compter sur la bienveillance de l’Etat chinois, de l’Etat indien pour se fournir en équipements de protection et en médicaments ?


Face aux crises systémiques qui nous menacent, c’est le retour à une forme d’autonomie dans les secteurs-clés dont nous avons besoin. Compte tenu de l’ampleur de la crise, les voix qui défendaient cette indépendance se font de nouveau entendre. Ainsi, Arnaud Montebourg faisait la couverture de Libération ce 8 avril, venant rappeler une autre couverture, cette fois en marinière et avec un Moulinex dans les mains en une du Parisien Magazine.[1] Cette apologie du Made in France lui avait alors valu bien des moqueries. On peut aussi penser à la phrase qu’Emmanuel Macron, alors Secrétaire Général adjoint de l’Elysée, lui avait lancé à propos d’une éventuelle nationalisation de l’entreprise Alstom : « La France n’est pas le Venezuela ». Pour rappel, la partie turbines de l’entreprise, pourtant nécessaire à l’entretien de nos centrales nucléaires, fut ensuite vendue à General Electrics sous la pression indirecte mais très pressante de l’Etat américain.[2]


Les faits semblent aujourd’hui donner raison à Mr. Montebourg, chantre de la démondialisation et défenseur de la relocalisation. Dans son interview du 8 avril à Libérationdonc, il insiste à nouveau sur le « besoin d’inventer une nouvelle puissance publique. Qui n’applique pas seulement les règles » mais qui serait capable de pensée stratégique, de définir de grandes orientations et de protéger plus efficacement les intérêts nationaux.[3] Il dresse le constat d’un Etat « incapable d’affirmer nos intérêts collectifs et [qui]s’est dévitalisé », et dont il critique, en parlant justement de la politique de prévention des pandémies, des « décisions[…] prises en fonction d’intérêts de court terme. »


La crise actuelle, dit-il, est le cruel révélateur de ces carences : « Nous payons le prix en termes de morts de cette conception stupidement budgétaire et faussement managériale de l’Etat. La France a adapté sa politique sanitaire à des moyens médicaux insuffisants. Résultat, on confine tout le pays pour permettre aux chiches moyens médicaux de faire face. C’est reconnaître que le coût économique et social énorme qu’aura cette crise aurait pu être atténué si nous avions investi dans nos hôpitaux et dans notre industrie de matériels de protection ».


Face à ce constat, on peut aussi s’interroger sur les conséquences qu’auraient eu une pandémie à la mortalité encore plus lourde, ou face à toute autre crise systémique d’une ampleur comparable. Pablo Servigne, un des premiers auteurs en France des théories de l’effondrement, insistait ainsi dans Le Monde du 10 avril sur l’importance de retrouver « une puissance des services publics du « soin » au sens large (alimentation, santé, social, équité, écologie) », pour être capables de faire face à des chocs qui risquent de se répéter et de s’entretenir, car ils sont la conséquence structurelle des déséquilibres du capitalisme mondialisé.[4]


Arnaud Montebourg lui-même ne dit pas autre chose, appelant à une « reconquête de notre souveraineté au sens large : alimentaire, technique, numérique, énergétique », prônant la « reconstruction écologique : le moins d’importations possibles, une économie davantage tournée vers le marché intérieur continental, avec des bons salaires et des meilleurs prix pour rémunérer ceux qui produisent ici ». Enfin, il insiste sur l’importance de l’indépendance de notre pays dans les secteurs stratégiques qui détermineront son avenir :

« l’alimentation, la santé, la sécurité, la défense. Ces secteurs, qu’on a réduits à l’état de squelettes, ne peuvent pas être soumis au marché, ni à une doctrine budgétaire. Dans ces domaines, on ne joue pas aux contrôleurs de gestion : ils sont « hors limites » et doivent faire l’objet d’une stratégie nationale.»


Cette indépendance, explique-t-il nous permettra de «décider pour nous-mêmes ». Et c’est bien là un fondement essentiel de la démocratie, sans laquelle les décisions du peuple souverain sont condamnées à ne rester que des vœux pieux.

Enfin, face à la montée des nationalismes de tout poil, comment ne pas souligner que l’indépendance et la souveraineté, c’est-à-dire la récupération par nos gouvernements de marges de manœuvre et d’action, sont peut-être un des meilleurs remèdes à la défiance qui ronge nos démocraties occidentales. Yascha Mounk, politologue et chargé de cours à Harvard, ne disait pas autre chose dans son ouvrage Le peuple contre la démocratie.[5] Faisant le constat aussi documenté que glaçant que « les citoyens se détournent de la démocratie » au cours des dernières décennies dans nos démocraties occidentales, son livre appelle à un sursaut de celles-ci afin de faire la démonstration de leur efficacité, de leur capacité à transformer le réel et la vie des individus. Sans quoi, redoute-t-il, la montée en puissance des mouvements autoritaires ne sera que difficilement évitable.

[1]https://lelab.europe1.fr/arnaud-montebourg-s-habille-en-mariniere-pour-louer-le-made-in-france-5283 [2]« Le piège américain » Frédéric Pierucci et Mathieu Aron, Babelio ; « La France vendue à la découpe ? »Thinkerview [3]https://www.liberation.fr/france/2020/04/07/arnaud-montebourg-macron-est-il-le-mieux-place-pour-parler-de-patriotisme-economique_1784523 [4]https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/04/10/pablo-servigne-cette-crise-je-ne-l-ai-pas-vue-venir-alors-que-je-la-connaissais-en-theorie_6036175_3244.html [5] Le peuple contre la démocratie, Yascha Mounk, 2018, Editions de l’observatoire

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