« La reconversion sociale et écologique ne pourra se faire sans un retour de l’ISF »

Dominique Méda, sociologue et enseignante-chercheuse à Paris-Dauphine PSL

Par Joakim Le Menestrel


Suite à la tribune de Dominique Méda dans Libération[1], nous avons voulu échanger avec la sociologue et enseignante à Paris-Dauphine sur le monde d’après. Sa tribune sur les leçons de la crise interpelle le monde politique sur l’avenir de notre modèle de développement. Modération, éthique, reconversion, écologie sont à l’ordre du jour et qui sait, peut-être de demain.


_ Joakim Le Menestrel : Dans votre tribune, vous exprimez que nos services publics sont « abimés, dégradés, borcardés » depuis des dizaines d’année, pourquoi selon vous, la France a-t-elle privilégié l'investissement dans d'autres dépenses que dans le service public ?


_ Dominique Méda : Depuis des décennies le discours qui s'impose est que les dépenses publiques de la France sont trop élevées, que la France est la championne des dépenses publiques sur PIB. Ce faisant on rapproche deux grandeurs qui n'ont que peu de choses à voir, mais on fait surtout comme si le PIB était absorbé pour plus de moitié par les dépenses publiques. C'est faux. Comme si le privé absorbait les 43% restant.


« Depuis des décennies le discours qui s'impose est que les dépenses publiques de la France sont trop élevées, que la France est la championne des dépenses publiques sur PIB. »


Par ailleurs, ce qui différencie la France des pays comparables, ce sont les dépenses sociales. Elles sont plus élevées qu'ailleurs notamment pour des raisons de convention et parce qu'une partie des retraites complémentaires relèvent dans notre pays des dépenses obligatoires, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays. Et on continue à vivre avec cette idée que les Français en général payent trop d'impôts et donc qu'il faut baisser les dépenses publiques. On oublie qu'une partie de ces dépenses publiques sont des revenus et des contreparties de cotisations (les retraites par exemple). Qu'une autre partie constitue un investissement indispensable dans le maintien de notre patrimoine social et que nos services publics, qui organisent l'accès de tous aux services essentiels, constituent un élément déterminant de la solidarité nationale.


_ JLM : Et donc pour se faire vous parlez d’éthique de la modération, une notion qui en ce sens, semble à contre-courant de nos sociétés contemporaines fondées sur les notions de performance, de compétition et de consommation. Comment en faire une nouvelle valeur du pacte démocratique ?


_ DM : Il nous faut adopter des pratiques de sobriété : arrêter de penser que consommer toujours plus est un devoir social en même temps qu'une façon de se distinguer. Il faut trouver d'autres moyens non émetteurs d'émission de gaz à effet de serre et non destructeurs de se distinguer. J'ai essayé d'expliciter cela dans mon livre La mystique de la croissance comment s'en libérer.


_ JLM : Mais alors, dans cette perspective et de manière concrète, comment notre société peut-elle donner de la reconnaissance sociale aux soignant-es ? Cela passe-t-il exclusivement par une revalorisation salariale ?


_ DM : D’abord oui, mais aussi par une amélioration des conditions de travail. Cela concerne les soignants mais aussi les métiers du care, notamment tous ceux qui s'occupent des personnes âgées dépendantes : plus de 800 000 ETP (équivalent à temps pleins) dont le rapport Libault vient de montrer qu'ils (ou plutôt elles) connaissent des taux d'absentéisme, d'accidents du travail et de maladies professionnelles trois fois plus élevées que la moyenne. Nous allons avoir besoin d’un nombre toujours plus grand de ce type de professionnels à cause du vieillissement de la population, il faut rendre ces métiers attractifs.


_ JLM : De manière plus globale, pensez-vous que le gouvernement français a-t-il pris en compte les erreurs de 2008 liées à la crise financière et économique des subprimes, cela étant caractérisé par l'injustice entre le sauvetage des banques et la demande toujours croissante d'effort du peuple ?


DM : Non, pas du tout. Nous risquons de refaire les mêmes erreurs, nous l'avons raconté dans notre livre Une autre voie est possible avec mes collègues Eric Heyer et Pascal Lokiec. Nous risquons comme en 2011 de décider de changer de stratégie budgétaire et de mettre en œuvre une politique d’austérité visant à retrouver le plus rapidement possible l’équilibre des finances publiques. Ce serait une énorme erreur.


« Pour moi, la priorité absolue est d'éviter une relance brune et au contraire d'organiser une véritable relance verte nous permettant de rebâtir notre économie sur de nouveaux fondements »


Pour moi, la priorité absolue est d'éviter une relance brune et au contraire d'organiser une véritable relance verte nous permettant de rebâtir notre économie sur de nouveaux fondements. On a besoin pour cela d'un investissement public supplémentaire massif dans la rénovation thermique des bâtiments, les infrastructures, l'agroécologie, le verdissement des procédés industriels d'environ 20 milliards d'euros par an pendant dix ans. Il serait catastrophique que l'état des finances public constitue un prétexte pour ne pas le faire.


_ JLM : En l’état actuel des choses, le gouvernement ne semble donc pas s’inscrire dans ces logiques de reconversions, le changement politique passe-t-il par une unité de la gauche et des écologistes ?


_DM : De toute la gauche et des écologistes, oui, mais plus largement de tous celles et ceux qui pensent que la seule voie de sortie praticable est une reconversion écologique de nos sociétés qui mette au premier plan la question des inégalités. La reconversion écologique ne pourra pas se faire sans une lutte radicale contre les inégalités, et si le partage du fardeau de la réduction des émissions de gaz à effet de serre n'est pas également réparti entre tous les citoyens, c'est à dire plus supporté par les plus riches que par les plus modestes.


« La reconversion écologique ne pourra pas se faire sans une lutte radicale contre les inégalités »


Cela suppose un retour de l'Impôt sur la fortune et de nouvelles tranches d'imposition sur le revenu, et plus généralement, d’une vaste redistribution du revenu national, selon les termes mêmes de l'ordonnance de 45 créant la sécurité sociale.

[1] https://www.liberation.fr/debats/2020/03/17/tirer-vraiment-les-lecons-de-la-crise-sanitaire_1782099

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