Le Covid-19 nous oblige à réévaluer l'utilité sociale des métiers

Mis à jour : mai 6

Par Joakim Le Menestrel 

Dominique Méda


Dominique Méda, philosophe, sociologue et enseignante-chercheuse à Paris-Dauphine nous invite à réfléchir sur l'utilité sociale des métiers face à la situation sanitaire extrême dans une tribune Pour l'Eco le 18 mars 2020.


"A l’avant, une armée de soignants se battant contre le coronavirus, les mêmes qui depuis des semaines hurlaient à l’appauvrissement de l’hôpital public. A l’arrière, des millions de confinés, forcés d’interroger l’utilité d’un quotidien temporairement empêché".


La crise du Covid-19 nous montre les chaines de métiers dont nous avons besoin pour la continuité, voire la survie de notre société. Cette "guerre sanitaire" met donc en lumière "l’absurdité d’une hiérarchie sociale des métiers" qu'il semble nécessaire repenser. Quelle société voulons nous construire pour après ? Quels métiers nous aiderons à faire face aux multiples crises dont le dérèglement climatique ? Certes des mesures de ruptures ont pu être promises. "Chiche", répond la sociologue du travail.


Ce que révèle Dominique Méda, c'est que la crise sanitaire du Covid-19 parait redonner une valeur à certaines professions nécessaires à notre vie démocratique : personnels soignants, agriculteurs, infirmières, caissières, notamment des métiers féminisés assumant des missions cruciales pour la solidarité entre les générations. "Elles assurent la toilette, les repas, l’aide aux gestes essentiels de nos seniors dépendants" selon la sociologue .


Ainsi, le Covid-19 pourrait-il nous conduire à réinterroger la valeur du travail ?


Cette tribune nous donne l’occasion d’une double réflexion selon l'enseignante : "à la fois sur le rôle social du travail dans notre société et sur l’importance relative accordée aux différents métiers". Dominique Méda montre alors que le confinement confirmera le caractère très structurant de la valeur travail et de son rôle dans notre vie. De plus, nous prendrons probablement conscience de l'utilité que des métiers auront sur notre quotidien. Cela s’illustre par l'ouvrage Bullshit Jobs de l’anthropologue américain David Graeber : "pour savoir si un métier est essentiel ou si c'est un boulot à la con, il faut imaginer les conséquences sociétales de sa disparition".


Dès lors, à l’heure d’une crise sanitaire mondiale, l’enseignement est clair : "aujourd’hui, les métiers essentiels sont ceux qui nous permettent de continuer à vivre : tous les personnels de santé, du médecin à l’aide-soignante, mais aussi tous les métiers dits du care". Et ainsi,  les métiers les mieux payés peuvent paraitre bien inutiles, sans parler de leur rémunération exorbitante. Il nous faut nous interroger sur la hiérarchie de nos métiers en société avec leurs valeurs sociales. En revanche, la philosophe nous met en garde : "pas d'évangélisme". Selon elle, "les règles du jeu, notamment le pacte budgétaire européen, limitent pour le moment les possibilités de changement radical". Le risque semble-t-il, c'est qu'il y ait possiblement "une confrontation entre une volonté citoyenne de changement et un pouvoir incapable de répondre aux nouvelles aspirations".

Alors, confrontés aux limites d'une mondialisation qu'on nous avait annoncé heureuse, comment réagir pour répondre à ces défis ?


Dominique Méda nous éclaire. La réponse est de l'ordre de la responsabilité collective :

"- Nous devons aller vers une société de la sobriété, en instaurant, par exemple, des quotas d’émission de CO2 par personne.


- Nous devons sortir de la discipline budgétaire.


- Nous devons rompre avec le capitalisme financiarisé qui ne finance plus l’activité économique réelle.


- Nous devons nous émanciper de l’indicateur du Produit Intérieur Brut (PIB) et suivre des indicateurs alternatifs qui prennent en compte les dégâts infligés par la croissance à nos patrimoines naturel et social.


- De nouvelles règles doivent être imposées à la mondialisation".


"Oui, le défi est énorme. L’investissement nécessaire à la mise en œuvre de ces ruptures sera très élevé. Mais les bénéfices économiques, sociaux et politiques pourraient être à la hauteur". Et les relocalisations sont, selon elle une des réponses. Car dans un contexte de transition écologique le départ de nouvelles filières de production, de réparation et de recyclage deviendrait une opportunité massive pour notre économie.


Pour finir, dans cette tribune, Dominique Méda affirme que l'enjeu écologique, social et solidaire est un chemin pour entraîner les classes populaires qui "hier, subissaient de plein fouet les fermetures d’usines. Leur donner une perspective d’emploi stable et rémunéré à sa juste valeur, qualifié et valorisé, c’est les aider à sortir du dilemme fin du monde versus fin du mois."

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