Le désarmement de l'État, un processus irrémédiable ?

Entretien avec Frédéric Farah





Frédéric Farah est professeur de sciences économiques et sociales, chercheur affilié au Laboratoire PHARE de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chargé de cours à Paris Sorbonne Nouvelle. Il est l'auteur, avec Thomas Porcher, de TAFTA : l'accord du plus fort, et de L'introduction inquiète à la Macron-économie. Résilience Commune l’a rencontré pour échanger avec lui sur son dernier livre Fake State : l’impuissance organisée de l’Etat en France.


Résilience Commune : Qu'appelez-vous le Fake State ?


Le Fake State, c’est ce que Bourdieu appelle la main droite de l’État, c’est-à-dire la haute fonction publique. J’appelle ça l’État paradoxal. Il a deux composantes, la première se décline en trois aspects.

Il est caractérisé d’abord par une haute fonction publique qui n’a eu de cesse d’avoir des allers-retours avec le privé et qui, volontairement, a abandonné des outils de politique économique. Par exemple, si on prend la politique monétaire, elle a rendu indépendantes les banques centrales, sur des bases théoriques qui sont absolument terrifiantes.

Progressivement, l’État dans le Fake State s'est donc débarrassé d’outils monétaires, il a accepté la règle plus que le choix, autrement dit, les contraintes budgétaires. Il a accepté que la politique commerciale ne soit plus la sienne, qu’il ne jouerait plus sur le taux de change, qu’il soumettrait son droit à un droit supérieur qui serait le droit européen.

À partir du moment où on fait cela, il reste peu de choses pour faire de la politique économique. Finalement, cela a été le pari européen que nos politiques ont endossé, en disant que les politiques actives d'autrefois ne marchaient pas, qu’elles étaient inflationnistes et créaient de la dette et en y répondant en luttant contre l’inflation et en faisant des politiques structurelles. Le premier aspect du Fake State, c’est donc l’abandon d’outils de politiques économiques qui réduit le périmètre d’action.


Le deuxième aspect du Fake State, ce n’est pas un recul du poids de l’État, car l’État ne s’est pas retiré, il a juste changé sa nature et la nature de ses missions. Il a voulu créer un cadre plus ou moins favorable au business, par exemple en disant adieu aux nationalisations et en menant une course pour attirer les investissements étrangers en France. Il a transféré du pouvoir du public vers le privé via des transferts de propriété.


Troisièmement, le Fake State a dénaturé l’État de l’intérieur en important dans le service public des méthodes de gestion et d’organisation venant tout droit du privé. C’est l’assomption d’une théorie qui s’est développée dans les années 70 et qui s’est répandue dans les années 80 et 2000, qu’on appelle le new public management. Cette théorie a donné les conséquences qu’on sait, à l’université, à l’hôpital, à la SNCF et j’en passe.


La deuxième composante du Fake State se décline comme suit. Pour faire passer ses réformes, qui se sont traduites pour beaucoup de gens par de la précarité, plus de chômage, du burn out au travail, du stress, il fallait de l’autoritarisme.

Il y avait deux façons de procéder, c’est en cela que le Fake State est paradoxal. La première façon, c’était d’utiliser toutes les armes du parlementarisme rationalisé de la Vème République, c’est-à-dire, le fait du 49-3, des ordonnances, et de s’appuyer sur ses mutations, puisqu’à partir de la réforme du quinquennat, le chef de l’État n’était plus au sens de Jean Masson “l’arbitre et le capitaine”, il devenait un chef de parti. On le voit bien avec le macronisme, la majorité qui se trouve à l’Assemblée se sent moins redevable du peuple français qui l’a élue que de son patron, c’est-à-dire Emmanuel Macron.

On a vu ensuite un deuxième degré dans l’autoritarisme, qui n’était pas d’ordre parlementaire, mais d’ordre physique. On a assisté à la répression la plus brutale d’un mouvement social depuis le sortir de la Seconde Guerre mondiale, celle du mouvement des Gilets Jaunes. Ils ont connu à la fois mutilations, gardes à vue, comparutions immédiates. La réponse du pouvoir était d'une violence terrible. Je pense que Frédéric Lordon a une expression très juste, il dit “c’est le pouvoir, c’est le capitalisme qui fixe le niveau de violence”. Là, on l’a très largement montré. Et en même temps, on a vu qu’il y avait une complaisance. Le symbole de cette complaisance, c’est de voir comment l’affaire Benalla a eu lieu et comment un homme a instrumentalisé les services de l'État à des fins privées et s’en porte aujourd’hui très bien.


Le Fake State est quelque chose de totalement paradoxal : c’est l’impuissance d’un côté, l’autoritarisme de l’autre, et tout ça noyé dans un truc très contemporain qui s’appelle l’activisme communicationnel. Moins on a de prise sur le réel et plus on parle. On atteint même le ridicule, puisque le macronisme a trouvé un mantra qui est plutôt inquiétant, le “j’assume”.


Le Fake State, pour résumer, c’est l’impuissance économique, c’est la transformation de missions de l'État, c’est l’autoritarisme pour que tout cela passe, redoublé d’un activisme communicationnel.


Résilience Commune : Quel rôle joue le tournant de la rigueur dans l'apparition de ce Fake State ?


Je crois profondément que pour toute chose, la grande bataille, c’est la bataille des récits. Nous sommes des êtres de récits, de manière moderne et communicationnelle on appelle ça des storytelling. 1983 est un moment essentiel dans la narration libérale.

Car le discours a été le suivant : les socialistes sont arrivés en 1981, ils rêvaient d’un socialisme à la française, ils voulaient rompre. En 1983 la gauche “se réveille” et décide de s’adapter, de se moderniser, c’est le discours de la modernisation de Laurent Fabius. Laurent Fabius, c’est Macron à l’heure du minitel, c’est 36-15 code Fabius. Ensuite, on a raconté qu’en 1983, il y a eu ce tournant de la rigueur, revenons sur ce récit.

Ce récit l’a emporté. On a abandonné à tout jamais la relance et dès qu’on en parle c’est dénaturé. La relance Castex etc… n’a rien à voir avec une véritable relance keynésienne. On intervertit les mots joue avec pour faire croire que l’on nomme une réalité, mais ce n’est pas la réalité. le nom n’est pas la chose nommée.


Sur 1983, La lecture de Barba et Pivetti deux économistes italiens qui ont écrit, la disparition de la gauche en Europe m’ont beaucoup éclairé. Je dois beaucoup aux sciences sociales italiennes, que je lis depuis très longtemps.

En 1983, ce n’est pas une reddition face au marché, pas une capitulation, c’est que la bataille n’a pas été menée. Il faut voir qu’à l’intérieur du PS, avant même 1981 il y avait une illusion de croire que la ligne chevènementiste allait gagner et que la ligne Rocard, Delors était minoritaire. Or les élites de l’époque, qui peuplaient les administrations, les hauts fonctionnaires étaient de moins en moins sur cette ligne de plus en plus deuxième gauche ouverte au marché et avec une certaine vision de l’Union européenne. Il y a une illusion en 1981 de croire que la position chevènementiste et mitterrandisme, bien que Mitterand avait l’art d’être ambigu, aurait pu l’emporter. Mais en réalité la ligne deuxième gauche sociologiquement majoritaire au PS attendait son heure. Cela a été 1983. Si on regarde le rapport de force, François Mitterrand a été le seul président de la Vème République, De Gaulle compris à disposer d’autant d’armes de politiques économiques: la plupart du secteur bancaire est sous contrôle de l’Etat, les grands groupes sont nationalisés, la banque de France n'est pas indépendantes, mais sous la direction de l’Etat, pas encore de mondialisation, les capitaux ne circulent pas aussi librement qu’après. Nous ne sommes pas dans l’ère de la mondialisation car ce qui a empêché la mondialisation de se faire, c’est qu’il y a encore deux blocs le bloc de l’Est et de l’Ouest, nous sommes en pleine Guerre Froide. Les marchés financiers ne disposent pas de la puissance de feu qu’ils auront après.

En 1983, il y avait deux lignes. Une qui voulait abandonner l’industrie pour l'Europe, abandonner le vieux dirigisme à la française et la ligne chevènement, qui a perdu. On paie aujourd’hui les choix du début des années 1980 notamment sur l’industrialisation, et ont les paient sérieusement pas qu'à moitié.

Il aurait fallu que dès son arrivée au pouvoir les socialistes dévaluent le franc. La capitulation va permettre la bascule sans combattre et mettre en place le deuxième tournant de la rigueur.

Le premier tournant de la rigueur c’est Raymond Barre qui arrive à l’été 1976 après Jacques Chirac, avec une rigueur et de l’austérité, il nous offre le CDD en 1979. Et donc la gauche va effectuer une deuxième inclinaison libérale.

La politique proposée en 1983 de désinflation compétitive sur les 3 piliers, n’est pas l’enfant d’une théorie économique particulière mais de la haute administration française.

A partir de la va émerger le discours de Fabius : avatar douteux du progrès. Car dans les années 1970, le progrès c’est avoir son four, son frigo, aller en vacances, avoir de l’eau chaude etc …Puis, dans les années 1980 moderniser la France, les “années fric”.

Le grand récit de 1983, François Mitterrand abandonne le socialisme à la française, le vieux dirigisme et propose deux idéaux de substitution: l'Europe et SOS racisme. Avec une France se voulant ouverte et multiculturelle. Comme ces projets connaissent beaucoup de vicissitudes, celui qui va devoir les liquider, c’est François Hollande, qui est le mitterrandien par excellence, un produit PS 100% traçable. À partir de ce tournant là, on met en avant l’idée qu’on va construire l’Europe qui ne sera pas socialiste, la Guerre Froide joue beaucoup dans ce sens. Car le marché unique est une réponse à la crise des Euromissiles. Le grand moteur de la construction européenne, c’est la lutte contre les soviétiques. Avec la crise des Euromissile il y a des manifestations pacifiques monstres en Allemagne, Mitterrand s’y rend pour affirmer la nécessité de l’alliance atlantique, que les Européens face bloc, et profite que Delors arrive à la tête de la Commission Européennes, pour trouver un nouveau projet : le marché unique. Le tournant de la rigueur est une légitimité du grand récit libérale pour dire que les socialistes ont grandi, sont sortis de leurs vieilles bêtises keynésiennes et sont devenus modernes. Ils ont plus privatisé que la droite. Dans la privatisation, il y a la question centrale, et que le socialisme d’aujourd’hui a totalement oublié la question centrale qui a irrigué toute la pensée socialiste au XIXème siècle, la question cardinale, qui a été évacuée par les socialistes à partir de 1983 à aujourd’hui : celle de la propriété. S' il y a une question de fond, c'est bien celle-ci. Si on veut espérer le retour d’un certain socialisme, c’est reprendre à nouveaux frais la question de la propriété. Et une des dernières manifestations de la propriété collective c'est le service publique. Et si on veut espérer le retour d’un certain socialisme, c’est mon souhait, il faut reprendre en main la question de la propriété. Comment se dire socialiste sans traité de la question de la propriété ? Je me le demande.


Résilience Commune : Quelle idéologie amène à ce Fake State et à l'impuissance organisée de cet État ? Selon vous, quelles motivations amènent des hommes politiques qui s’affichent de gauche à mener de telles politiques ?


C’est la question la plus passionnante. Il faut sortir des englobants, l’État, le marché, la mondialisation, je ne sais pas qui c’est, je n’ai jamais dîné avec eux. Il faut observer ce qui s’est passé chez ces élites.

Tout d’abord, il y a une question de génération. Progressivement, la génération de l’après-guerre s’est retirée, elle a vieilli, ils sont morts. Il y a toute une élite de l’après-guerre qui a disparu. Je vous donne un exemple d’un type d’élite qu’on ne verra plus jamais : Ambroise Croizat sort de l’école à 13-14 ans, il travaille, très tôt il s’implique dans le Front Populaire, arrive la guerre, il est nommé par De Gaulle … Ce type d’élite, sorti très tôt de l’école, ayant travaillé, militante, ne peut plus exister quand on voit tous les mécanismes de ségrégation à l’école. Le dernier qui venait encore de ce monde et qui était tellement en contradiction avec lui qu’il s’en est suicidé, c’est Pierre Bérégovoy. Ce n‘était pas un énarque, il venait du monde ouvrier et il a fait une politique économique qui était celle de la finance.

Ensuite, il y a eu une nouvelle élite qui a été beaucoup plus sensible à la doctrine américaine, à des représentations plus commerciales, et qu’on a retrouvée dans la haute fonction publique, qui en même temps était un lieu très conservateur idéologiquement (l’idée de la gestion en bon père de famille, de l’équilibre budgétaire). Celui qui a incarné cette nouvelle élite très préoccupante, c’est Valéry Giscard d’Estaing.

Progressivement, à gauche, dans cette haute fonction publique, on voit à partir des années 80-90 un idéal commercial, plutôt “écoles de commerce” qui s’impose. La mutation de Sciences-Po dans les années 90 est éloquente à ce sujet. François Hollande était l’incarnation de ces élites ENA-HEC. Un imaginaire “écoles de commerce/MBA” s’est diffusé. Dans la macronie, on est dans la caricature, puisque c’est un BDE géant d’école de commerce.

À gauche, il y a un mélange d’arrivisme, d’envie de se servir soi-même, et puis il y a après la chute du mur une désorientation intellectuelle totale, on perd le logiciel, la référence. À la fin des années 80, il y a avait une espèce de victoire totale d’un certain libéralisme. On pensait que la propriété collective, les nationalisations, tout ça était dépassé. Il y avait un arrivisme terrifiant à gauche. Et puis, il y a eu toutes les errances de la gauche dans les années 90 avec Tony Blair et la troisième voie. Il y a une haute fonction publique qui s’est rangée dans les considérations commerciales, que Sciences-Po incarne parfaitement. À gauche, il y a eu une certaine capitulation. On s’est rangé à l’ordre du temps, on s’y est soumis. La gauche a divorcé du monde du travail et s’est fait le héros, elle a été la force politique qui a érodé le droit des travailleurs. Ce sont eux qui ont promu la loi El Khomri, l’euro, qui ont plus privatisé que la droite. Il y a donc un mélange de compromission, de peu de conviction, un changement de génération, une désorientation intellectuelle, un arrivisme, un plaisir du pouvoir.

Les partis qui ont cessé d’être des lieux de formation intellectuelle et de formation de doctrines, d’où se dégage une certaine élite. C’est devenu la promotion d‘un candidat, l’indigence intellectuelle. La gauche a une responsabilité colossale dans ce Fake State.


Résilience Commune : Quelles différences faites-vous entre le libéralisme et le néo-libéralisme ?


Il ne faut jamais oublier historiquement d’un point de vue de la philosophie politique que le libéralisme comme doctrine est né en réponse aux guerres religieuses européennes du XVIème siècle. Il est né pour répondre aux grands problèmes européens depuis le Moyen-Âge, le problème théologico-politique. C’est depuis la chute de l’Empire Romain, la position ambiguë de l'Église qui nous dit “ mon royaume n'est pas de ce monde” donc ne doit pas intervenir dans la vie politique et qui d’un autre côté joue un rôle dans cet Empire qui s’est effondré. L’Eglise est parfois dominante, parfois dominée. Nous arrivons ensuite à ces guerres religieuses. Et cette réponse à l’arbitraire du pouvoir, à un esprit de tolérance, de protection de l’individu avec les grands textes anglais comme l’Habeas Corpus ou l’on retrouve une autre idée de la propriété, la propriété de soi “ ne me touchais pas” L’idée du libéralisme c'est qu’il faut que le pouvoir soit arrêté par le pouvoir qu’on retrouve chez Montesquieu, équilibre et contrepoids.. Il s’articule dans la limitation du pouvoir et ces excès, la promotion de l’individu. Il s'articule avec l’individualisme positif ou l’on est reconnu pour nous même. Il possède quelque chose d’émancipateur. Il promeut des logiques individuelles. Et face au “ mille feuilles administratif “ de l’ancien monde, il y a cette idée du laisser faire, laisser passer, de la reconnaissance de l’homme propriétaire, propriétaire des soit, l’individu, qui peut voter, il y a cette reconnaissance des droits individuels. Mais il s'accompagne d’une situation inégalitaire avec la domination des propriétaires. Sa déclinaison économique peut s’inscrire dans l’idéal d’un marché. Ce libéralisme a été enrichi dans le XIXème siècle par la démocratie, d’où le terme “démocratie libérale”. Le libéralisme a été enrichi par la démocratie, par les droits sociaux, le suffrage universel etc… cela n'allait pas de soi. C’est toute la critique de Marx “ vous nous avez promis la libert, l’émancipation, mais quelle liberté du chômeur anglais sans travail ?”. C’est la distinction notamment avec Aron, liberté réelle, liberté formelle. Ce libéralisme s' inscrit dans la promotion économique de l’individu entrepreneur.

Il y a des choses qu’il ne faut pas jeter par la fenêtre comme la lutte contre les abus du pouvoir et la défense de l’individu. Dans les années 1930 avec la crise économique, il rentre en crise. Face à cette crise, il y a eu dans la famille du libéralisme, 3 grands débats : la réponse keynésienne, dans les années 1930, Keynes était un modéré, il ne rêve pas de socialisme de collectivisme, il dit que Marx et Ricardo sont des frères jumeaux. Mais il pense qu’il faut réagir parce que le vieux libéralisme ne peut pas affronter un triple problème, Hitler, Staline et la crise économique. Ensuite, ceux qui veulent conserver le vieux libéralisme et ceux qui en veulent un nouveau, ce nouveau libéralisme apparaît en 1938. Le terme néolibéralisme est utilisé en 1938. Se développe alors l’ordo libéralisme : il faut créer un ordre économique qui soit compatible et favorable avec la concurrence, et qui va se développer en Allemagne avec la revue Ordo et cet ordo libéralisme influence, irrigue la construction européenne ensuite, car l’ordo libéralisme est pour l’indépendance des banques centrales, la limitation des politiques de relance, contenir l'État social. Il y a donc une première version néolibérale dans ces années 1930 ou il faut trouver un nouveau libéralisme pour remédier à l’échec du libéralisme du XIXème.

Le libéralisme du XIX ème siècle qui a l’obsession de l’équilibre budgétaire, la gestion en bon père de famille. l’équilibre budgétaire qui n’a rien de moderne, l’Anglais Gladstone est obsédé par cela par exemple. Ce libéralisme veut lutter contre des lois d'assistance aux pauvres.

Les députés britanniques nous disent alors dans les années 1830 “ il faut soumettre les pauvres aux vents vifs de la concurrence “ Quand on me dit que la lutte contre l’assistanat est moderne je meurs de rire, merci 1830 le retour ! ce libéralisme dit : ``de lui même le marché ne pourra pas fonctionner il faut lui créer un cadre qui lui est favorable”.

Le terme de néolibéralisme a trouvé un nouveau sens à la fin des années 1970 comme une réaction au keynésianisme. La réhabilitation du marché. Dans l'après-guerre on a connu l’affirmation de l’Etat Providence. Cela sera remis en cause à la fin des années 1970 On essaie de sortir de l’affirmation de l'État providence, avec l'arrivée de Thatcher en 1979 année essentielle et l'arrivée de Reagan. Sous les pavés non pas la plage mais le néolibéralisme. Ce qui est fou car l’air que l’on respire partout en Europe à l’époque est ultra d'extrême gauche, avec du terrorisme etc… des choses très dures, mais cela débouche sur Tatcher et Reagan.. Ce néolibéralisme s’est traduit par le consensus Bruxelles (concurrence, réformes structurelles, etc...) Washington (privatisation, réduction des interventions de l’État, fin des nationalisations, plan d’ajustement structurel etc …) Et Francfort dans le cadre de l’Union Européennes. Le néolibéralisme deuxième version se retrouve autour de ce consensus. Historiquement, le vieux libéralisme de nature politique née pendant les guerres de religions qui avait vocation de protéger l’individu contre l’arbitraire de l’État, avec par exemple en août 1572 le massacre de la Saint Barthélemy. Ensuite il connaît une déclinaison économique au XIXème siècle avec la fable des abeilles de Mandeville. Laisser faire, laisser passer les intérêts, les passions et cela donnera quelque chose de positif. Et enfin le néolibéralisme nouvelles version de la fin des années 1970 avec ce triple consensus.

Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il y a un legs libéral historique qui nous a permis d’avoir une série de droits qu’il faut conserver. Mais le problème est cette association entre le libéralisme et la démocratie et la nouvelle version du libéralisme est en train de marcher sur les pieds et la tête de la démocratie. Et nous sommes dans une rupture, une logique de dépossession des citoyens de leurs capacités à déterminer leur futur et une réduction de et la propriété des propriétaires. c'est-à-dire l’ensemble des droits donnés au non propriétaire.


Résilience Commune : Selon vous, est-il possible d’enrayer la machine et de restaurer sinon d’instaurer un État véritablement puissant et capable ?


Le problème, c’est que l’on est dans une situation qui n’est pas très rassurante.

La pandémie nous a montré où nous a conduit toute cette affaire. Ce qu'ont réussi les soignants dans les hôpitaux est remarquable, vu les conditions dans lesquelles ils sont placés depuis des années.

On constate aussi que même dans le domaine public, il y a une dégradation massive. Le tassement inquiétant de la recherche publique et son articulation avec la recherche privée, donnent des bides effrayants, Pasteur et Sanofi ne donnent plus rien. On constate la perte de savoir-faire parce qu’on a lâché des tas de secteurs stratégiques, des bouts d’Alstom, de sidérurgie sont partis. L’investissement public s’est considérablement réduit, l’université est sous-financée depuis des années, elle est abandonnée. Le paysage que toutes ces politiques ont mis en œuvre laisse quelque chose de plutôt préoccupant à l'œuvre. D’autant plus que les forces politiques qui veulent inverser la machine sont groupusculaires, pèsent peu ou sont inquiétantes. Ce qui m’inquiète c’est que plus le temps passe, plus les capacités et les outils qui sont les nôtres s‘enrayent. Ce qui m’inquiète aussi, c’est que j’ai du mal à voir des élites proposer d’autres choses, même si quand je croise des jeunes comme vous, cela me rassure.

Plus le temps passe, plus notre appareil productif souffre. S’il n’y a pas un abandon des vieilles orientations, on va se retrouver avec des capacités d’agir qui vont se restreindre de plus en plus. Il faut réinterroger le niveau européen sinon on ne sortira pas de la cage, au maximum on en élargira les barreaux. Il y a une nécessité de transformer les choses, mais avec quelle force ? Plus le temps passe et plus c’est préoccupant.

La crise la plus profonde que traverse notre société, c’est la crise de l’avenir. L’idée que demain sera meilleur qu’hier est en train de s’éroder.


Résilience Commune : Comment la France peut-elle retrouver les moyens de sa souveraineté ?


Cela va passer en plusieurs étapes : Des Hommes politiques, un rapport de force, un travail dans l’opinion. Il n’y a que les rapports de force qui fonctionnent.

  1. La sortie de l’euro est une condition nécessaire mais pas suffisante.

  2. L’Union Européennes avec la libre circulation des capitaux, et l’ordre concurrentiel dominant le reste, ce n’est pas possible pour rétablir notre souveraineté car cela a créé des paradis fiscaux comme le Luxembourg ou les Pays-Bas. Donc régler le problème européens. ensuite mettre en place des rapports de force.

Donc premièrement régler le problème européens, c’est le point de départ, mais pas d’arriver, en amont cela implique une refonte des élites française, un rapport de force.

Retrouver des outils de politique économique comme les nationalisations

Créer un grand service public sous forme de monopole pour assurer la transition écologique autour des transports, de l’énergie, des télécommunications, encadrer et limiter le marché.

La réforme du capitalisme s’est faite après la seconde guerre mondiale, il n’y a pas la guerre, il n’y a pas de sécurité sociale, la réforme du capitalisme s’est faite grâce à des millions de morts comme l’explique Rosanvallon dans le réformisme de la peur, car il y avait un contre pouvoir. Il faut créer un contre pouvoir, sans cela ça ne marchera pas.

récupérer notre monnaie, notre politique commerciale.

Le projet européen dans sa structure et organisation est un projet dépassé. Additionner 27 souveraineté n’en font pas une. retrouver sa souveraineté est nécessaire et ne veut pas dire l’autarcie et la Corée du Nord. Nous avons créé un grand marché unique mais nous n’avons pas créé une citoyenneté européenne. Il faut absolument relire Durkheim qui l’explique : on ne peut pas fonder une société, du lien social sur l’économie. Une relecture de Durkheim s'imposait.

Pour conclure, cela va être long, le temps passe, notre capacité s’effrite mais nous sommes sorti de la guerre ruiner et cela ne nous a pas empêcher d’avoir ensuite des années glorieuses. Il faut compter sur la jeunesse.





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