Le retour d'un État tout puissant est-il souhaitable pour les territoires ?

Par Damien Deville, Aneth Hembert et Elisabeth Millard

La crise sanitaire et économique actuelle a conduit au grand retour de l'État, après des décennies de désengagement au profit du marché. Mais une réponse nationale unique est-elle cohérente avec la diversité des situations locales ? La transition vers une société résiliente n'implique-t-elle pas de laisser davantage d'autonomie aux territoires ? Et si les

frontières administratives étaient établies en fonction des biorégions locales ?

[Synthèse d'un article initialement publié dans Socialter.]


Vers un État qui reconsidère la diversité territoriale


Comprendre le rôle des États dans la transition écologique invite nécessairement à analyser la manière dont ils se sont construits au fil des siècles. La conception des États nations vient en grande partie de la pensée des Lumières. Séparant l’humain de la nature, l’humain des territoires, la pensée des Lumières a également conditionné les matérialisations politiques des États : celle de l’émergence des premières démocraties représentatives. En France par exemple, la Révolution a fait émerger un principe politique alors inédit en construisant un système de gouvernance, certes démocratique, mais relativement hiérarchisé et élitiste autour du principe d’une nation unie et indivisible. La nation française s’est affirmée à l’échelle nationale par sa capacité à fédérer des différences culturelles et géographiques majeures autour d’un projet politique unique. Ce faisant, l’État français a très fortement uniformisé ses territoires à travers des outils qui n’ont souvent comme réalité historique que leur seule émergence politique. En inventant des ancêtres communs, en imposant une langue unitaire à des langues locales qui étaient pourtant vectrices de liens et de relations, en cultivant des symboles nationaux qui sont soit virtuels, soit non-inclusifs comme ceux du calendrier chrétien, les récits nationaux invisibilisent les diversités qui nous composent.


L'uniformisation des pays et des territoires, dont les États ont été les premiers gardiens, ne s’est pas faite sans dommages. Car, dans bien des lieux, pour bien des vivants, uniformisation des territoires et émergence de précarités constituent les deux phases d’un même processus. Construire une société par une séparation entre l’humain et son lieu de

vie légitime en grande partie l'instrumentalisation des êtres vivants non-humains et participe de ce fait à l'érosion de la biodiversité. Construire une société sur un seul et même récit, celui de l’unité française au détriment de la pluralité des identités que représente chaque personne, c'est également laisser sur le bas-côté tous les individus qui ne se retrouvent pas dans cette identité unique et imposée. Le tout-national et le touturbain entraînent une privation des imaginaires pour ceux et celles qui veulent vivre ailleurs et autrement.


Aujourd’hui, cette uniformisation semble avoir atteint un point de rupture : nombre de populations et de territoires sont les grands oubliés de l’économie monde et des politiques publiques républicaines. Déployé en partie par les États-nations, le capitalisme devient alors un impérialisme. Bien des peuples, des communautés et des individus ont vu leurs valeurs être réinjectées dans les lois du marché et dans les discours républicains. Si bien que nombre de territoires, urbains comme ruraux, continentaux comme insulaires, ont perdu les étendards de leurs fiertés : la diversité des humains et des non-humains qui les composent.


Pourtant, de nouveaux travaux montrent que c’est en grande partie cette diversité qui permet de faire face aux chocs et de construire la résilience. Une région devrait se composer d’un tissu équilibré de relations qui favorise l’émancipation de chacun sans remettre en cause la capacité des générations futures à faire de même. Préserver ces équilibres demande notamment de réfléchir et de faire politique à partir de l’expérience partagée. Face à ce constat, le retour des États-nations comme seuls acteurs conduisant la transition écologique formule un paradoxe important : celui de donner les clés de la diversité des mondes à des acteurs qui en ont pourtant été les premiers bourreaux. Si les gouvernements ont bien sûr un important rôle à jouer dans les sociétés à venir, ils ne doivent plus écraser les échelles où se structurent réellement le vivre ensemble.


La transition implique de "refaire lieu"


Aujourd’hui, le mot « transition » est dans tous les esprits, mais sa définition reste mouvante. La transition décrit bien un processus de passage d’un État à un autre qui conduit à un changement de paradigme. Elle est un chemin à construire qui demande de revoir bien des aspects de la vie quotidienne, tout en n’ayant pas peur de rompre avec des dogmes existants tels que ceux dictés par le néolibéralisme qui spécialise et met en compétition des territoires, au risque de troubler bon nombre d’équilibres relationnels entre économies locales et globale. La transition écologique induit une posture prospective et l’établissement d’un diagnostic partagé : que souhaitons-nous garder de nos modes de vie actuels ? Qu’est-ce que nous ne voulons-nous plus ? Que devons-nous garantir pour les générations actuelles et pour les générations futures ?


Par exemple, à travers bien des aspects, la transition écologique implique de repenser les relations de l’Homme à la Nature. En pleine sixième extinction de masse, la crise sanitaire du Covid-19 nous rappelle à quel point l’être humain est vulnérable en tant qu’espèce, et combien la biodiversité est un sujet de santé publique. La préserver et respecter les écosystèmes est d’une importance cruciale car, de leurs maltraitances, de leur destruction, peuvent se créer des chemins de transmission de virus potentiellement pathogènes vers les êtres humains, du fait de nos activités (élevage intensif, déforestation...). Respecter la biodiversité implique de comprendre ses besoins, or, comme les nôtres, ils se territorialisent en « habitats » : il faut des lieux pour naître, pour se nourrir, pour se loger, ou encore pour partager une vie sociale et familiale.


La transition écologique implique de composer avec un mille-feuille qui façonne les territoires et les écosystèmes. Ces couches ne sont pas toutes ni de la même taille, ni de la même forme, ni de la même épaisseur, et pourtant elles se superposent pour former un tout, sans cesse renouvelé, selon la façon dont nous le regardons. Ce mille-feuille

véhicule des histoires, des paysages, des géographies, construits par l’entremêlement des patrimoines locaux naturels, culturels et socio-économiques, qui témoignent d’une certaine historicité, c’est-à-dire d’une capacité d’un groupe d’individus à faire des choix pour son propre destin. La transition écologique repose sur des choix collectifs à mettre en œuvre, que les territoires sont capables de créer et porter.


Laisser les territoires expérimenter pour libérer les imaginaires


Si les échelons territoriaux tels que définis par l’État s’apparentent à une logique de gestion, la transition écologique nécessite également une logique de projets. Pour mettre en œuvre ces derniers, les territoires ont besoin de souffle et de marge de manœuvre pour expérimenter.


Dernièrement, nous avons pu constater que l’expression d’une certaine autonomie des territoires et la perspective d’une solidarité nationale ne sont pas antinomiques. La crise sanitaire du Covid-19 et le trou béant dans les réserves nationales de masques poussent les territoires, en particulier les échelons communaux, à en organiser eux-mêmes la production locale dans le cadre d’une solidarité nationale. Si ces initiatives comblent le manque d’anticipation de l’État face à une crise sanitaire, d’autres actions régionales et locales viennent pallier à leur tour l’inaction de l’État face à la crise climatique.


Désormais, la volonté collective de changement n’est plus à prendre à la légère. Elle naît parfois dans des « angles morts » comme les territoires ruraux et intermédiaires délaissés par la concentration des flux et opportunités vers les métropoles, ou dans des zones agitées qui tentent de tracer des chemins vers la transition écologique en s’opposant à des projets inutiles, imposés et, si on n’y prête pas assez attention, invisibles.


Ces phénomènes témoignent d’une demande croissante d’engagement dans la transition écologique qui s'appuierait sur les ressources présentes dans des territoires vécus, pour (re)construire un sentiment d’appartenance, préserver un patrimoine, ouvrir des espaces de promesses. Ils témoignent également d’une grande capacité d’innovation présente dans les territoires. Non seulement la mise en œuvre d’une transition écologique interprétée territorialement selon les singularités locales permettrait de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, mais elle favoriserait aussi une confiance renouvelée envers les territoires et leurs capacité à co-construire les mondes de demain.


La création d'imaginaires par la participation s’avère être une ressource territoriale très forte, dès lors qu’elle est créée par un ensemble d’individus situés dans des espaces communs, dont les vécus rapportent une diversité d’expériences à rassembler. Le processus mobilise alors des « territoires historiques » décrits selon leurs temporalités, des histoires et des époques, mais aussi des « territoires vécus » liés à des relations sociales, des histoires interpersonnelles et les pratiques quotidiennes des habitants. La transition nous rappelle que les métropoles n’ont pas le monopole de la créativité territoriale et qu’il est nécessaire de repenser le mille-feuille administratif au regard de nouvelles dynamiques territoriales émergentes et, ainsi, faire écosystème à l’échelle de la nation.

Réencastrer le territoire politique dans son environnement naturel


Le déploiement des initiatives territoriales, notamment en matière de transition écologique, démocratique et sociale, ne peut être permis que dans un contexte qui lui soit propice. Pourtant, les limites administratives fondant aujourd’hui la plupart des décisions politiques n’intègrent pas les réalités géographiques des territoires qu’elles dessinent ; elles sont désencastrées des paramètres naturels. Or, le degré d’acceptabilité d’une décision prise dans un cadre représentatif est tributaire du sentiment de légitimité reconnu aux institutions décisionnaires – légitimité mécaniquement ébranlée par la déconnexion entre le réel et l’institutionnalisé. C’est pourquoi il convient de réhabiliter l’importance de l’organisation politique de l’espace pour permettre aux territoires d’exprimer la diversité de leurs dynamiques de reconstruction écologique. Dans cette perspective, le concept de biorégion peut s’avérer pertinent pour accompagner une reconfiguration des délimitations administratives de l’espace et permettre à chaque territoire de « cultiver son indépendance ».


Une biorégion est un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques. Cette vision conçoit les habitants d’un territoire, leurs activités et les écosystèmes naturels comme une seule unité organique au sein de laquelle chaque site, chaque ressource, de la forêt à la ville, des plateaux aux vallées, est développé de manière raisonnable en s’appuyant sur les atouts naturels du territoire. C’est une façon de penser l’espace urbain et l’activité humaine en relation intime avec son territoire.


Diverses conceptions de la biorégion ont été développées aux États-Unis et en Italie : celle initiée par Lewis Mumford basée sur une relation organique entre les habitants et leurs espaces de vie, celle des pionniers californiens naturalistes qui vise l’autosuffisance des territoires en perturbant le moins possible leur écosystème local ainsi que la vision post-urbaine de l’Italien Alberto Magnaghi qui considère le territoire local comme un bien commun, à la fois biologique et social, sur lequel doivent se focaliser les politiques publiques. Pour Robert Thayer, la biorégion apparaît comme le lieu et l’échelle la plus logique pour l’installation et l’enracinement durables et vivifiants d’une communauté. Plus encore, la division ville-campagne pourrait selon certains théoriciens être résolue par une approche biorégionale (Peter Berg et Raymond Dasmann).


Ainsi les territoires dans leurs pluralités semblent être à la fois la racine et le réceptacle des mondes résilients de demain. Cette dynamique ne veut pas dire que l’État doit s’effacer; au contraire il peut devenir le gardien d’un accompagnement pérenne et juste d’une transition qui s’opère à l’échelle du vivre ensemble. Réformer ainsi les relations entre les différents échelons administratifs et redessiner les frontières du vivre-ensemble à partir des expériences vécues des citoyens, devient l’un des chantiers pour revaloriser les diversités qui nous composent et emmener la cause sociale et la cause environnementale dans un seul et même horizon.


A lire en entier sur Socialter :

http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/920/le_retour_dun_etat_tout_puissant_est_il_s

ouhaitable_pour_les_territoires_


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