Le tour du Covid-19 en 80 jours

Mis à jour : mai 24

Par Jean-Paul Bienvenue


Paraphrasant le titre du célèbre livre de Jules de Verne, Le tour du Monde en 80 jours, Jean Paul Bienvenue, citoyen anonymisé, revient tel un tour du monde sur les grands enjeux révélés par le coronavirus dans notre société contemporaine.


Dans une lettre rendue publique le Lundi 4 Mai sur l’antenne de France Inter, Michel Houellebecq livre un avis dont le pessimisme détonne : “nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde; ce sera le même, en un peu pire.“ Alors que certains annoncent triomphants l’avènement d’une nouvelle société de la solidarité et du collectif, d’autres l’enrichissement et la reconfiguration de la mondialisation sur des bases plus sereines et équilibrées, d’autres enfin le retour de l’Etat et la légitimation de la thématique souverainiste (et ses lettres de noblesse) , il semble que chacun prophétise selon ses orientations et aperçoive ce qu’il a envie de voir. Et si concevoir le “monde de demain” devait d’abord faire l’objet d’un inventaire et d’une économie des dimensions à sauver du monde d’hier?


A l’Ouest [de l’Europe], rien de nouveau


Devant la menace d’une récession économique comparable à celle de 2008, les 27 pays de l’Union européenne s’accordent sur un plan de sauvetage de 500 milliards d’euros “disponibles immédiatement” afin qu’un fonds de relance à venir. Les citoyens européens se mettent alors à rêver en grand: exit la règle des 3% de déficit, enfin l’heure pour une Europe, essentiellement composée de directives organisant la libre-concurrence et le désarmement des États, d’élargir son répertoire en devenant une Europe de la péréquation, de la solidarité entre Etats; une Europe de la mutualisation des dettes nationales. Sur le papier, la réaction de l’institution laisse pantois et rêveur: la solidarité européenne se matérialise par le mécanisme des “coronabonds”, soit des euro-obligations consistant à mutualiser des dépenses supplémentaires en permettant à des États moins bien notés sur le marché des obligations, à bénéficier de la bonne réputation de leurs voisins. Pour l’heure, néanmoins, les chefs d’états toussent tels les ouvriers de Germinal à l’heure d’évoquer la perspective d’une annulation partielle des dettes souveraines par la BCE.


Certes, l’annulation des dettes publiques ne constitue aucunement le remède miracle: si le défaut est un phénomène courant dans l’histoire économique des états, notre époque est caractérisée par une configuration spécifique, notamment la concentration unique des marchés de capitaux ainsi que le démantèlement des circuits non-marchands de financement des Etats, ce qui les empêche de compenser une éventuelle sanction des marchés en cas de défaut. Dès lors, Jérôme Roos conclue t-il que du défaut de dette publique s’en suivraient des retombées économiques remarquables de par leur rudesse. Dès lors, du côté des partenaires européens, on ose tout juste parler de “restructuration” des dettes. Pourtant, le meilleur est à venir. La Cour Constitutionnelle allemande fait alors son apparition, la scène semble tirée d’un Hitchcock, par son implacable logique mêlée d’une forme de spectacularité presque cinématographique. Comme le dit un meme populaire circulant sur les réseaux sociaux: “je ne m’attendais à rien et je suis quand même déçu”. La Cour Constitutionnelle de Karslsruhe qualifie en effet la politique actuelle de quantitative easing, cette politique de relance monétaire impulsée par la BCE, consistant à racheter des titres de dettes souveraines, d’anticonstitutionnelle.

La banque centrale allemande (Bundesbank) est ainsi sommée de cesser d'ici trois mois d'acheter des emprunts d'Etats de la zone euro pour le compte de la BCE si cette dernière ne prouve pas que ces achats sont justifiés. Outre-rhin, lorsqu’il s’agit de casser l’ambiance, il y a toujours du monde au balcon !



Lutte contre le COVID-19 : vous avez dit décentralisation?


Au lendemain de l’annonce du Premier Ministre, comme quoi la France serait déconfinée selon des départements rouges, oranges et verts, puis seulement verts et rouges, nombre se félicitent de ce tournant en termes de gouvernance: un semblant de décentralisation se dessinerait-il à l’horizon? La décentralisation induirait un découpage précis, au cas par cas, département par département. Cette cartographie du déconfinement semble plutôt avoir été grossièrement gribouillée par un élève de troisième ne s’étant jamais aventuré au-delà du périphérique parisien: quelles sont en effet les chances, comme par hasard, que la situation “rouge” du COVID corresponde trait pour trait à notre bon vieux découpage en régions administratives (Hauts de France, Ile de France, Grand Est, Bourgogne, Franche Comté), quelqu’un de plus schématique aurait même ajouté: “en gros en haut à droite de la France”. On jurerait pourtant que ce découpage suit très exactement la répartition d’une autre forme de structures, régionalisées elles-aussi : les Agences Régionales de Santé (ARS). Cette France grossièrement coupée en deux, illustre bien la vision appauvrie que nos intellectuels et experts ont aujourd’hui du concept de décentralisation.


En effet, nos élus territoriaux n’ont pas de quoi s’émerveiller de par la marge de manoeuvre qui leur a été laissée dans la gestion de la crise. Par exemple, l’ARS en PACA interdit au département des Alpes-Maritimes à plusieurs reprises de procéder à des tests de dépistage dans l’EHPAD de Mougins. Bilan des courses pour cet EHPAD: 29 des 110 pensionnaires sont décédés depuis le 20 mars. Ces mêmes départements devraient voir exploser le nombre de bénéficiaires du RSA, sans que cette augmentation ne soit compensée intégralement, si la tendance se poursuit. Ce n’est pas pour rien que le processus de décentralisation, à travers la délégation de l’assistance sociale, est conceptualisé par certains comme la délégation territoriale par l’Etat vers les départements, du “dirty work”, de l’Etat vers les départements (Robert Lafore) voire une ruse de l’Etat central (Patrick Le Galès). En Jacobinie non plus, rien de nouveau sous le soleil.



Un changement à l’horizon… qui rappelle tristement l’ancien monde


Récession sans précédent oblige: la foire aux idées est ouverte afin de dessiner le lendemain économique du pays. Dès lors, chacun rivalise d’invention, d’imagination, d’innovation… Le MEDEF par son président estime qu’il faudra se poser la question « du temps de travail, des jours fériés et des congés payés ». La CGT continue d’appeler à la grève dans tous les services publics en déposant son préavis début Avril afin de dénoncer le manque de protection sanitaire. L’Institut Montaigne lance ses propositions ô combien surprenantes entre un petit soupçon de “verrous juridiques” en moins et une petite pelletée d’attaque gratuite face à la fonction publique : une semaine de vacances scolaires en moins, des journées de travail plus longues, imposer le rachat de jours de RTT pour certains salariés.



En quoi la crise sanitaire menace de radicaliser la logique à l’œuvre dans l’ancien monde ?


Nonobstant l’entrée copieuse que représentait déjà l’ordonnance du 25 mars 2020 portant mesures d'urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos… Cette ordonnance étant d’autant plus inquiétante qu’il est devenu habituel pour l’État d’intégrer les lois d’état d’urgence dans le régime commun du droit: un exemple récent constitue certaines dispositions de l’état d’urgence de la Présidence Hollande, que son successeur s’est empressé de faire passer pendant la période de l’Été 2017, période où le citoyen est le plus déconnecté de l’actualité politique. Chiche que cette ordonnance Pénicaud n’intègre ensuite le domaine législatif ? Sur le front des moyens de lutte syndicaux et de la protection sociale des salariés, pas plus de changement… Enfin si, justement, malheureusement... En suivant le raisonnement du philosophe américain Philip Mirowski, l’augmentation temporaire de la solidarité en cette période de confinement dissimule un potentiel certain de dérégulation du marché du travail et du marché des capitaux, ainsi qu’un argumentaire à même de justifier l'accentuation du retrait de L’État.


En effet, les crises ont une propension à focaliser notre attention sur des problèmes de court terme, ce qui constitue l’opportunité pour les groupes les mieux organisés d’imposer leur vision du monde, afin d’y répondre, dès lors que cette vision émane d’un paradigme suffisamment partagé, robuste et cohérent. Ainsi, notant la très bonne organisation des “néolibéraux”, le philosophe affirme que paradoxalement, si le modèle néolibéral a affaiblit notre industrie et nos capacités hospitalières, la crise constitue une fenêtre d'opportunité (policy window) à même de transformer le monde tel qu’il le désire. Cela expliquerait en France, que l’ancien Directeur de l’ARS du Grand-Est, Christophe Lannelongue, dans le contexte de la crise sanitaire, pense tout de même, dur comme fer, que les mesures d’économies prévues pour l’Hôpital de Nancy se révèlent plus pertinentes que jamais; ce dernier ne ressentant aucune peur ou aucun besoin de dissimuler sa conviction.



Pour l’homme moderne: métro, boulot, dodo


La condamnation d’un siège sur deux: bonne idée. Au travail, dans le métro, dans le cinéma, l'hôtellerie… Ah non pas dans les deux derniers cités, dont l’activité n’est pas relancée ! Il est vrai que le métro est un lieu dans lequel la distanciation sociale est plus aisée à mettre en place… Derrière ce choix, se cache une façon de définir ce qui relève de la dignité humaine, ce qui constitue une vie digne d’être vécue… mais surtout une définition du citoyen modèle du futur. D’après le gouvernement, la réponse est claire, précise, sans ambiguïté: il existe un domaine du superficiel, de l’accessoire - vous savez, tout ce qui relève du “style de vie à la française” donc du récréatif et du caprice individuel -. C’est une vision du monde, un dessin sur l’avenir qui apparaît ici: cohérent avec la fragilisation du secteur culturel, des moyens de plus en plus faibles alloués à la recherche et l’éducation. Tout cela le citoyen peut s’en passer. Ce qui lui est proposé pour le monde de demain, c’est un retour, pas à l’ancien monde mais à l'antépénultième : similaire au taylorisme, l’employé d’aujourd’hui est sommé de consommer et de se diriger illico presto vers son lieu de travail. Aujourd’hui, ce dernier travaille à la Défense, dans un RER A dont les quais seront probablement bondés, au mépris du bon sens. Ce que cette crise révèle, c’est le périmètre encadrant et décrivant ce qui constitue l’utilité collective : métro, boulot, dodo.



Afin de compenser la faillite de l’État, accroître la surveillance du citoyen


Ainsi, le citoyen idéal se contente de peu. Débattre dans l’Agora, participer à la Res Publica, au domaine du politique car la nation se conçoit comme une communauté qui choisit et définit ensemble son destin? Très peu pour le nouveau monde qui se dessine. Les rassemblements sont criminalisés dans les esprits: dépassez dix personnes pour voir … et soyez prêt à en assumer les conséquences. L’État a failli en acceptant le dépeçage de l’hôpital public au nom de logiques gestionnaires richement documentées depuis quelques mois. Il est donc tout naturel de changer de paradigme en assimilant le citoyen au responsable de la crise, ce dernier étant accusé de ne pas assez respecter une méthode de lutte sanitaire moyenâgeuse, prêt à profiter de la moindre occasion dans les banlieues pour déroger aux lois de la République… Ce processus de culpabilisation trouve son point d’orgue, sa concrétisation logique dans une politique basée sur la surveillance du citoyen, à travers le tracking et le big data. L’hôpital public parisien est débordé ? Un appel d’offres est lancé par le Ministère de l’Intérieur en Mars 2020 pour 650 drones, drones dont Didier Lallement témoigne d’une béate admiration - les gilets jaunes n’ont qu'à bien se tenir - surtout dans le cadre d’un contexte juridique extrêmement flou en la matière. F.Tréguer le résume excellament par sa formule: “urgence sanitaire, réponse sécuritaire”. On ne peut soigner le citoyen, on le criminalise donc et l’accuse de toutes les infamies. Du fait de leurs défaillances, les États renvoient la balle aux citoyens qui doivent assumer à eux seuls les conséquences de la désindustrialisation et d’une mondialisation qui a dépossédé les nations de leur capacité de réponse.


Les États sont, en un sens semblables à des individus : ils disposent d’un habitus, d’une façon d’être qui est le fruit de tendances de longs termes et d’une inertie structurante. Cet habitus n’exclue pas la rupture ni le changement, mais il s’adapte par un processus de sélection. La sélection s’opère en n’intégrant à son logiciel que des éléments qui ne viennent pas mettre en danger la cohérence de cet héritage. Méfiance donc à propos du monde d’après prophétisé par chacun: la rupture peut s’avérer à double tranchant. La volonté de cet article n’est pas de verser dans un pessimisme sceptique, mais de ramener tout un chacun à cette intuition lumineuse d’Albert Camus, à Stockholm en 1958 : “Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse”. Cette réflexion semble plus que jamais d’actualité.


Avant de penser le monde demain, l’heure est peut-être de réfléchir à la sauvegarde des acquis d’hier.


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