Les partis de la transformation sociale doivent retrouver leur ancrage dans la société pour 2022

Entretien avec Fabien Escalona


Par Léa Das Neves Bicho, Gurvan Judas, Mathilde Nutarelli et Fiona Steffan


Fabien Escalona est docteur en science politique et journaliste à Mediapart. Dans un édito qu’il a écrit pour l’Institut Rousseau en avril 2020, intitulé « Le retour de l’État : oui, mais pas n’importe lequel », il décrit la forme que doit prendre selon lui l’État. Il y détaille les rapports que celui-ci doit entretenir avec les citoyens et les élites.

Résilience Commune l’a rencontré et a échangé avec lui sur ces thématiques. Il nous explique quelle forme doit prendre l’État qui se ré-engage dans la société, quels liens il doit entretenir avec ses élites, comment les former. Il détaille aussi quels écueils la gauche doit éviter pour ne pas reproduire les erreurs du passé.

Crédit photo : Margot L'Hermite



_ Résilience Commune : Le titre de votre édito du 23 avril pour l’Institut Rousseau est “Le retour de l’État : oui, mais pas n’importe lequel.” Qu'entendez-vous par “n'importe quel État”?


_ Fabien Escalona : J’ai écrit cet édito en réaction à toute une série de discours que je voyais poindre, à gauche mais pas que, sur cette fameuse question du retour de l’État. Il m’a semblé que si l’on se place d’un point de vue de gauche, qui aspire à une transformation sociale assez radicale pour sortir du piège de l’Anthropocène (ou du Capitalocène), il y avait peut-être un risque politique à accueillir avec satisfaction le simple retour de la puissance étatique, si celle-ci demeurait dans ses formes actuelles.

En mars dernier, ce retour était bel et bien réel puisqu’il était évident que l’État, la puissance publique, avait eu un impact considérable sur nos vies et notre société. Le fait que l’on suspende une grande part des échanges économiques, de la libre circulation, de la vie sociale et culturelle par une décision politique est quelque chose de considérable, et on le vit encore.


Le risque serait de prendre le retour de l’État pour argent comptant, c’est-à-dire penser que l’histoire va dans le sens de nos préférences.

Le risque serait de prendre ce retour pour argent comptant, c’est-à-dire penser que l’histoire va dans le sens de nos préférences. L’erreur serait de croire que l'État a trop reculé sous l’ère néolibérale depuis les années 80 et que le balancier reviendrait dans l’autre sens sous la pression des nécessités. Ce serait envisager, avec une vision un peu simpliste de l’État et de la puissance publique, qu’il ne tiendrait qu’à nous de prolonger cette tendance. Je crains que cette pensée ne véhicule un vieux travers de la gauche et du milieu ouvrier, qui est de considérer l’État soit comme une instance neutre, soit comme un pur instrument que l’on pourrait utiliser, du moment que l’on constitue une majorité arrivée au pouvoir. Ces deux visions de l’État sont naïves.


Seulement, face à la violence du néolibéralisme, la gauche s’est organisée d’après une logique de défense des acquis, aux dépens des réflexions autour de la transformation radicale du rôle de l’État, legs qui s’est progressivement perdu

L’État n’est pas neutre et ce n’est pas un simple instrument. Cette question a notamment été très travaillée pendant les années 70 dans les milieux socialiste et eurocommuniste. Ils voyaient bien que malgré les gains obtenus dans l’État social keynésien de cette époque, cela n’aboutissait pas nécessairement à bouleverser les rapports sociaux. Seulement, face à la violence du néolibéralisme, la gauche s’est organisée d’après une logique de défense des acquis, aux dépens des réflexions autour de la transformation radicale du rôle de l’État, legs qui s’est progressivement perdu. Il faut reprendre ces réflexions car, si on se contente de dire “il faut un retour de l’État", on n’a pas dit grand-chose et pire, on risque de reproduire des erreurs du passé, de se diriger vers des dérives autoritaires sans aboutir à aucune transformation sociale.


_ Résilience Commune : Pour contrer cette “culture moniste et verticale”, le retour de l’État ne devrait-il pas être accompagné d’une volonté de raviver l‘intérêt et l’implication de la population dans la politique ? La convocation d’une assemblée constituante citoyenne pourrait-elle insuffler un nouvel élan à la mobilisation politique, aujourd’hui affaiblie chez nos citoyens désabusés ?


_ Fabien Escalona : Je crois en effet que l’implication populaire est un élément clé de l’idéal démocratique que l’on poursuit. Cela ne veut pas dire tenir une AG permanente, mais avouez que l’on part de très loin. Le cœur de ma crainte et de ma critique est qu’on ne peut pas se contenter d’un retour à un dirigisme d'État, qui peut avoir ses vertus à court terme, mais qui s'accommode volontiers de la passivité de la population. Les êtres humains sont de facto en interdépendance les uns avec les autres. La question est celle de la maîtrise de ces interdépendances et dans la conquête collective de l'autonomie individuelle et de nos sociétés. Cette autonomie ne peut être conquise uniquement sur un mode individualiste et encore moins passif. Il y a une nécessité du collectif, de la participation civique et de la délibération.


Je crois en effet que l’implication populaire est un élément clé de l’idéal démocratique que l’on poursuit.

Cet horizon est selon moi souhaitable sur le plan normatif. Mais même d’un point de vue plus instrumental, qui cherche le meilleur moyen d’obtenir du « bien commun », je pense que le pouvoir d’État laissé à lui-même ne créera jamais, seul, la transformation sociale dont nous avons besoin. Il faut donc qu’il y ait des espaces où des forces d’invention, de rappel et de résistance populaire puissent s’exercer. Et s'il faut revoir les règles du jeu institutionnel pour permettre cela, oui, on peut envisager que cela passe par l’élaboration d’une assemblée constituante – en tout cas je ne vois pas pourquoi rejeter l’idée par principe.

Je me suis intéressé récemment au cas du Chili. Dans ce pays, le libéralisme était constitutionnalisé et le pacte social était tellement excluant qu’il fallait revoir les règles du jeu. Les Chiliennes et les Chiliens, à la suite de mobilisations populaires impressionnantes qui ont incité les élites politiques à rouvrir le jeu, se sont prononcés et ont voté pour l’écriture d’une nouvelle Constitution. Celle-ci sera le fruit d’une convention constituante élue pour l’occasion. Les professionnels de la politique n’en sont pas écartés, mais on est ici clairement dans une logique de refondation du pacte social.


Par ailleurs, si je dis qu'il y a besoin de cette intervention populaire, c’est que j'adhère aux travaux qui ont été faits par toute une série d’auteurs, notamment le philosophe grec Nicos Poulantzas, auteur de l’ouvrage classique L’État, le pouvoir, le socialisme, ou le sociologue américain Erik Ollin Wright. Ces intellectuels ont souligné que si le dirigisme pose problème, c'est non seulement parce que les élites d’État ne proviennent pas de n’importe quelle classe sociale - il y a un biais individuel parmi les élites dirigeantes - mais surtout parce que l'État, dans sa structure même, comporte des biais induisant la reproduction de l’ordre social dominé par les rapports capitalistes. Que ce soit par le fait d'être dans un système international de compétition inter-étatique, par le fait de devoir recruter des administrateurs pour des tâches précises avec des compétences précises, ou bien par la différenciation même qui existe entre les administrations... Il y a toute une série d’éléments qui, mis bout-à-bout, font que le dirigisme laissé à lui seul ne peut pas marcher. Les dirigeants politiques peuvent prendre des mesures allant à l'encontre de certains intérêts capitalistes mais il y a une forme de lien persistant entre pouvoir d'État et pouvoir d'entreprise, entre les impératifs de l'État et les impératifs du capital. Ce lien n’est pas absolu mais est très difficile à défaire, d’où l’importance d’une intervention populaire.



_ Résilience Commune : Les critiques contemporaines de l'État s'appuient sur une réalité des politiques publiques : celle de sa mise au service des intérêts du capital. Or, l'État est aussi incarné dans les services publics, eux aussi affaiblis constamment depuis des décennies. À quelles conditions l'État peut-il redevenir le garant de l'égalité et de la justice sociale ? Suffit-il de réhabiliter l'État Providence, démantelé par des décennies de néolibéralisme ?

_ Fabien Escalona : La question est de savoir quelles fonctions prennent le dessus au sein de l’État, quelle demande il finit par privilégier, quels espaces nouveaux il ouvre à des rapports sociaux plus égalitaires et respectueux du vivant. Cela peut être rapproché de ce que disait Nicos Poulantzas : pour lui, l’État traduit la cristallisation d’un rapport de force social.

Il y a donc un travail à faire au sein de l’État pour le faire privilégier certaines de ses fonctions par rapport à d‘autres. On voit aujourd’hui, par exemple, que l’État répressif se porte plutôt bien. À cet égard, il faut noter que l’État a été partie prenante de la révolution néolibérale. Le néolibéralisme ne peut pas être défini uniquement comme un fondamentalisme du marché qui serait ennemi de l’État : toutes les phases du capitalisme connaissent des agencements différents entre pouvoir de l’État et pouvoir des entreprises ou du marché. Le keynésianisme était déjà un agencement de ce type.


Ce que cela veut dire, c’est que du keynésianisme au néolibéralisme il n’y a pas eu de révolution, mais plutôt un glissement. On a glissé d’une phase à l’autre, parfois avec les mêmes élites d’État. Un exemple est parlant. En travaillant sur la social-démocratie, dans le cadre de ma thèse de science politique, j’ai étudié la Suède, un cas souvent cité mais pas si connu que cela. C’est l’un des pays les plus avancés, avec un compromis capital/travail plutôt positif pour les travailleurs, et c’était encore plus le cas à la fin des années 1970. Ce dont je me suis rendu compte, c’est que ce sont parfois les mêmes élites, élevées au keynésianisme, qui ont accompli toute une partie de la révolution néolibérale. Le néolibéralisme est venu en partie de l’État.


Ce dont je me suis rendu compte, c’est que ce sont parfois les mêmes élites, élevées au keynésianisme, qui ont accompli toute une partie de la révolution néolibérale. Le néolibéralisme est venu en partie de l’État.

Mais pour répondre plus directement à votre question, il faut effectuer un renversement en privilégiant d’autres fonctions dans l’État.

D’abord, mettre en place une planification d’un nouveau type, qui je crois est le grand sujet du temps pour répondre au défi climatique et énergétique. Il est urgent de planifier rapidement et à grande échelle un nouveau système énergétique, de flécher et de réguler l’investissement et le crédit vers un modèle radicalement différent pour décarboner l’activité productive. Je pense que dans le laps de temps qu’il nous reste pour limiter la casse, nous avons besoin d’une réponse institutionnelle macro-sociale, nous avons besoin de cette puissance de l’État à l’échelle nationale, mais aussi de celle des banques centrales, qui jouent un rôle majeur dans la façon dont le pouvoir et les richesses sont distribuées. Le contrôle démocratique de la monnaie est un sujet difficile, mais peu investi par les gauches qui se targuent pourtant de faire de la transition écologique.


L’État doit retrouver sa fonction productrice, de services publics, de biens publics ou de biens communs, qui peuvent parfois être mieux produits par l’État, ou les collectivités locales, que par des forces de marché.

Ensuite, il est évident aujourd’hui que l’État producteur a beaucoup reculé. Il doit retrouver sa fonction productrice, de services publics, de biens publics ou de biens communs, qui peuvent parfois être mieux produits par l’État, ou les collectivités locales, que par des forces de marché. Une autre fonction à réévaluer est celle de l’État redistributeur, qui est déjà beaucoup défendue à gauche. Souvent, la critique sociale se focalise sur cette dimension, alors que ce qui compte, c’est la distribution en amont, et les rapports de pouvoir qu’elle traduit.


Enfin, il est nécessaire d’utiliser l’outil du droit pour rogner sur les prérogatives du capital et redonner du souffle et du pouvoir à la société civile, à travers les organisations syndicales, les collectivités locales, les associations, les coopératives … Ces dernières années, le droit a été modifié dans le sens des milieux d’affaires, qui s’en sont logiquement servi. Il faut donc restaurer un certain nombre de possibilités d’action pour le pouvoir populaire au sens large, celui des citoyens ordinaires.


_ Résilience Commune : Dans son interview au JDD du 1er novembre, Arnaud Montebourg dénonce les « dirigeants de l’État profond », les technocrates, la haute administration, issus des grands corps d’État. Est-ce d’eux dont il faut se méfier ?

_ Fabien Escalona : Je ne sais pas s’il faut se méfier d’eux, mais il faut les remettre à leur place et réfléchir à la manière dont on les sélectionne et dont on les forme.

L’essai d’Henri Bergeron et de ses collègues, Covid-19, une crise organisationnelle, revient sur la gestion de la pandémie entre mars et l’été. Ce qui ressort du livre, et qui me paraît crucial, c’est qu’il y a eu une forme de faillite des élites administratives. Ce ne sont pas uniquement des fautes individuelles qui sont en cause : la puissance publique a désappris ce qu’elle avait appris de la gestion des risques. Non seulement il y a eu un désapprentissage collectif, mais les cadres ne sont pas bien formés aux crises et à la coordination d’ensembles complexes dans des situations incertaines.

Ils sont sélectionnés, nous disent ces sociologues, de manière assez conformiste, ce qui ne favorise pas un esprit d’initiative, de réactivité et de réflexivité. En outre, ils sont formés à des savoirs techniques qui valent pour des situations stables et certaines qui vont se réduire, au vu des situations de crise qui nous attendent dans le futur.

Pour résoudre cela, il faut avoir une puissance publique adaptée à la gestion de crise. Le corps social va être mis à l’épreuve dans les années à venir. Matériellement, mais aussi psychologiquement, comme nous le vivons avec la pandémie actuelle. Les auteurs du livre mentionné plus haut formulent des pistes concrètes en ce sens.


Le corps social va être mis à l’épreuve dans les années à venir. Matériellement, mais aussi psychologiquement, comme nous le vivons avec la pandémie actuelle.

En pratique, il faut réformer la sélection et la formation. En ce qui concerne la sélection, il faut qu’elle ait plus de pluralisme et de diversité. Arnaud Montebourg disait sur France Inter le 5 octobre dernier que sur les questions économiques, nous n’avions pas besoin que d’énarques, mais qu’il fallait aussi inclure des économistes, des entrepreneurs, des syndicalistes… sur ce point, il a raison, même si je remarque que la contradiction capital/travail apparaît peu dans son discours, alors qu’elle est au cœur des malfaçons de notre ordre productif.

Pour résumer, il y a besoin d’organisateurs, oui, mais on ne peut pas leur laisser la main aveuglément, même lorsqu’ils ont les meilleures intentions du monde. Avec les contraintes et les limites qu’ils connaissent, ils risquent de reproduire l’ordre social qui nous conduit aujourd’hui à la catastrophe climatique et sociale. Il faut donc défaire non seulement la domination des propriétaires et la logique aveugle du marché, mais aussi la domination des organisateurs et la logique bureaucratique, qui peut d’ailleurs se combiner avec celle du marché.

Il ne faut pas laisser la main à ceux qui ont accumulé plus de propriété ou de compétences. Tout en travaillant à davantage d’égalité dans les capacités respectives des citoyens, il faut mettre ces élites capitalistes et administratives sous la pression des intérêts populaires et d’un intérêt général élargi au vivant qui nous entoure.



_ Résilience Commune : Comment peut-on définir ce que serait un État écologiste? La notion de "communs" comme alternative au néolibéralisme peut-elle s'articuler avec un retour de l'État?


_ Fabien Escalona : Je manque de savoir pour vous répondre mais je suis sensible à l’approche que défend Serge Audier dans ses derniers ouvrages. Il considère que l’écologie politique est la cause qu'il faut épouser, mais en y intégrant une partie de l’héritage du républicanisme, du socialisme, du communisme et même de l’anarchisme. Dans son dernier livre, il défend un État éco-républicain. Celui-ci ne relèverait pas d’une pure logique stato-nationale, encore moins d’une logique anarchiste, mais plutôt d’une logique hybride. Ainsi, il pourrait lancer des planifications et produire du droit permettant aux acteurs locaux de faire prévaloir des causes d'intérêt général plutôt que des causes oligarchiques. Cet état “eco-républicain” doit ménager des espaces pour que la logique des communs puisse se déployer, mais aussi assurer des solidarités et trancher des différends qui ne peuvent pas l’être dans le cadre des communs.


L’écologie politique est la cause qu'il faut épouser, mais en y intégrant une partie de l’héritage du républicanisme, du socialisme, du communisme et même de l’anarchisme.

C’est pourquoi je tiens à la fois que le seul retour de l’État ne constitue pas un programme, mais que l’investissement du pouvoir d’État est incontournable. La vieille question qui n’a toujours pas été résolue dans la pratique, c’est comment ne pas se faire absorber par lui, mais fuir le problème en le déclarant résolu est encore pire. Il en va de l’existence même de certaines formes de vie alternatives, même si les États d’aujourd’hui les répriment. S’agissant des « communs » par exemple, ces ressources qui ne feraient l’objet ni d’une propriété privée ni d’une propriété étatique : qui pour les garder dans un système international qui reste caractérisé par des compétitions et des logiques de puissances ?


C’est pourquoi je tiens à la fois que le seul retour de l’État ne constitue pas un programme, mais que l’investissement du pouvoir d’État est incontournable


_ Résilience Commune : Les solutions, écrivez-vous, passent par « l’élargissement du « pouvoir d’agir social » ». Pour vous, quel rôle doivent avoir les partis et les formations politiques traditionnelles dans ce changement ?


_ Fabien Escalona : Un des principaux résultats des chercheurs qui ont travaillé sur les grands partis de gouvernement, c’est qu’ils ont suivi une tendance les ayant transformés en quasi-agences d’État. Ils en sont dépendants financièrement et s’y réfugient en jouant le rôle d’une sorte de service public de la démocratie, avec une marge de manœuvre assez étroite pour changer la société. C’est ce qu’on appelle la « cartellisation » des partis politiques. Le rôle des partis engagés dans la transformation sociale, c’est d’aller à rebours de tout cela. Non pas de fuir l'État, mais d’y intervenir en étant beaucoup plus en rapport avec les mouvements sociaux et en retrouvant cet ancrage dans la société qui a été perdu.

Le rôle des partis engagés dans la transformation sociale, c’est d’aller à rebours de tout cela. Non pas de fuir l'État, mais d’y intervenir en étant beaucoup plus en rapport avec les mouvements sociaux et en retrouvant cet ancrage dans la société qui a été perdu.

Dans la pratique, j’admets que les difficultés sont énormes. Le chemin est facile à faire dans un sens : partir de la société et se faire absorber par les appareils étatiques, mais se révèle plus compliqué à faire dans l’autre sens. C’est la raison pour laquelle des forces nouvelles sont de meilleures candidates à cette fonction « anti-cartellisation ». Le problème, c’est que les secteurs les plus conscients et mobilisés de la société sont instruits du passé et ont développé une méfiance forte envers les partis voire le pouvoir d’État en général. Et ceux qui ne l’ont pas fait apparaissent vulnérables à de la cooptation à peu de frais.

Même quand vous connaissez le risque de normalisation, la recherche de performance et d’efficacité avec les règles du jeu existantes vous fait prendre ce chemin. C’est ce qui s’est passé par exemple chez les écologistes. Dans les années 1970, quand ils se sont constitués en tant que parti, ils savaient que la logique bureaucratique et électoraliste du parti allait reproduire les élites partisanes qui allaient ensuite devenir les élites gouvernementales. Ils ont donc mis en place des mécanismes en interne pour éviter ces dérives. Mais il les ont en partie abandonnés.

On peut prendre un autre exemple avec les tensions qu’ont connu Podemos et la France Insoumise, après 2017. Dans les temps électoraux, la logique d’efficacité favorise un cercle restreint de prise de décision, et les partis que j’ai cités ont été très bons là-dedans. Pour autant, en-dehors de ces temps-là, ils avaient besoin de devenir une organisation plus vivante, plus inclusive, plus ancrée dans la quotidienneté de la vie sociale, ce qu’ils ont eu du mal à faire.

C’est plus encourageant du côté des États-Unis, où Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders participent à la construction de quelque chose de ce type-là, que décrit d’ailleurs Mathieu Magnaudeix dans son dernier livre. Ils assument l’âpreté et les vicissitudes du combat électoral, mais la force sociale sur laquelle ils s’appuient participent d’une constellation d’activistes aux méthodes inclusives et joyeuses.



_ Résilience Commune : Si demain, en 2022, une nouvelle majorité de gauche, progressiste et écologiste se dessine, comment verriez-vous concrètement la mise en place de l’État que vous préconisez ? Sous quelles formes et de quelles manières ? Quelles premières mesures proposeriez-vous au ou à la chef d’État ? Quels écueils seraient à éviter ?


_ Fabien Escalona : En ce qui concerne le pouvoir local, une charte a été publiée chez Médiacités. Elle détaille une série de propositions concrètes au niveau communal, sur la place des oppositions, le financement et la démocratie participative locale, qui vont dans ce sens. La question de la démocratie locale est loin d’être anodine, dans la mesure où nous avons besoin de bassins de vie plus résilients, plus autonomes, avec davantage d’énergie civique. Sur les règles du jeu constitutionnel, vous avez soulevé ensemble l’hypothèse d’une assemblée constituante, mais avec cette méthode ou une autre, moins horizontale, il faudra un programme d’urgence sociale pour faire face aux conséquences de la pandémie. Et conditionner le sauvetage d’emplois et/ou de secteurs à une nouvelle logique économique, privilégiant les besoins et la décarbonation de l’activité.


Si la victoire est obtenue sans mouvement sur le terrain, cela ne marchera pas. Il faut préparer des mobilisations qui pousseront par la suite les gens au pouvoir. C’est une des leçons de 1981.

Mais en amont de cela, si la victoire est obtenue sans mouvement sur le terrain, cela ne marchera pas. Il faut préparer des mobilisations qui pousseront par la suite les gens au pouvoir. C’est une des leçons de 1981. Il n’y avait pas de pression ou de mouvement populaire. Cela a joué un rôle dans le fait qu’il y ait eu un retournement en 1983. C’est l’inverse de 1936, qui a vu des gens modérés aller plus loin car poussés par un immense mouvement. Comme pour le Chili d’Allende, dans un registre plus tragique. Si une conscience politique n’est pas développée avant l’exercice du pouvoir, que celui-ci est conquis par accident, ou par les simples artifices de la communication politique, en se disant qu’on résoudra les plus graves contradictions au fur et à mesure, la transformation engagée risque d’être superficielle, ou écrasée par ceux qui n’y ont pas intérêt, et qui auront toutes les ressources pour désagréger les blocs sociaux censés profiter des nouvelles orientations démocratiques et égalitaires. C’est bien pour cela que la perspective de 2022 est assez préoccupante, et pas seulement parce que la gauche serait divisée.



_ Résilience Commune : Pour finir, pourquoi nos concitoyens attendent-ils tant de l'État ?


_ Fabien Escalona : Nous n’avons ni l’histoire de l’Espagne, ni celle de l’Allemagne ou des États-Unis. Nous nous sommes constitués assez précocement derrière une puissance publique unitaire, épousant les frontières de l’ensemble du territoire. Sans remonter jusqu’aux Capétiens, il est clair qu’avant même les jacobins sous la Révolution, cette dynamique était enclenchée. Il y a donc beaucoup d’attentes dirigées envers ce pouvoir central. D’autre part, la plupart des générations actuelles ont été socialisées sous la Vème République. Un régime fortement centralisé, sous lequel un certain nombre d’améliorations matérielles ont été vécues.


Mais il n’y a pas que cela dans notre histoire. Les demandes existent de davantage de démocratie et de moins de technocratie arrogante La tradition républicaine elle-même, sans cesse invoquée dans les discours politiques, n’est pas étrangère à l’idéal d'auto-gouvernement. Pour beaucoup de républicains au 19e et au début du 20e siècle, les représentants devaient être ancrés dans des communautés de vie, dans un territoire, et rendre des comptes auprès de la population. Le lien entre le citoyen et le représentant était compris comme un lien court. Cet idéal a laissé des traces réelles : la IIIème République n’était pas la panacée, mais elle a produit des lois structurantes pour nos droits et nos libertés, le tout avec une l’Assemblée comme véritable instance délibérante et décisionnelle. La Vème République, pas seulement sa lettre mais sa pratique, a introduit une rupture avec un pouvoir disproportionné à l’exécutif, lequel est largement épargné de toute reddition de comptes. Il y a une place à accorder à l’exécutif, mais une juste place.

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