Marie Toussaint : « Il faut une revalorisation symbolique, sociale et économique des invisibles »

Interview réalisée par Joakim Le Menestrel


Eurodéputée écologiste, fondatrice et ancienne présidente de Notre Affaire à Tous, défenseuse des droits de la nature, Marie Toussaint plaide pour une sortie de crise démocratique incluant toutes les luttes d’une société mobilisée. En effet, son interview retrace une volonté, partant du phénomène des « gilets jaunes » aux professions jusqu'ici invisibilisées mais révélées pendant la crise du Covid-19, de mettre en commun les forces d’une alternative pour construire l’après.


Crédit Photo : Stéphane de Sakuten / AFP


_ Joakim Le Menestrel : Vous faites partie des signataires de la tribune au JDD du 11 avril appelant à un plan de relance et de transformation de la démocratie pour préparer l’après, comment s’est construite cette initiative et quel a été son message ?


_ Marie Toussaint : C’est une initiative qui remonte à la crise des gilets jaunes et à « l’affaire du siècle ». L'ex-Ministre de l'écologie, François de Rugy, avait alors opposé les signataires de la pétition de soutien à notre action en justice climatique aux gilets jaunes, qui rejetaient une taxe carbone qu'ils jugeaient injuste. Nous avons récusé cette opposition (c'est d'ailleurs l'objet de l'ouvrage que nous avons publié le 28 mai dernier avec Priscillia Ludosky, l'auteure de la pétition qui a donné naissance au mouvement des gilets jaunes, « Ensemble nous demandons justice » aux éditions Massot). Les organisations de la démocratie participative et ouverte nous ont interpellé : pour sortir par le haut de cette opposition proclamée par un État qui n'agit ni pour le climat ni pour l'égalité sociale, la participation des citoyennes et des citoyens était une solution. Elles nous ont proposé de signer une première tribune appelant à une « Convention citoyenne pour le climat ». Nous faisions alors le pari que les citoyennes et les citoyens étaient prêts à la mise en œuvre de la protection du climat et de l’égalité sociale. Suite à notre appel commun, la « Convention citoyenne pour le climat » a été mise en place.


On pouvait sortir par le haut de l’opposition construite entre gilets jaunes et gilets verts. Aujourd’hui, nous arrivons à la fin de la Convention citoyenne pour le climat dans une période où beaucoup de gens se disent que ça ne peut pas être seulement les élu-es et les lobbys qui décident de tout. Dans le cadre de la réflexion sur le « monde d'après Covid », ce sont les mêmes organisations qui ont proposé de lancer ce nouvel appel pour choisir une reconstruction solidaire, écologiste, et démocratique, à partir du local en remontant au niveau national et européen. Notre volonté est de dire que nous sommes dans un moment où l’on doit repenser le monde. Mais pas seul-es: il faut le faire avec les citoyennes et les citoyens et non quelques élu-es qui décideraient, sous l'influence des lobbies productivistes et de l'idéologie d'une croissance infinie dans un monde pourtant fini.

_ JLM : Dans cette tribune, vous écrivez : « Il faut aller vite et fort. Mais rappelons-nous que c’est dans de tels contextes que la tentation mortifère de l’autoritarisme ressurgit et fait peser un risque majeur sur nos démocraties ». Pouvez-vous nous expliciter cette citation ?


_ Marie Toussaint : De manière globale, on a vu pendant la crise le recul de beaucoup de droits : libertés fondamentales, droits des minorités, droit du travail et des travailleurs, reculs climatiques et environnementaux. En Grèce une loi d’urgencea été adoptée qui permet d'exploiter, à travers de nouveaux forages par exemple, des zones Natura 2000. Cette tendance et tentation à l’autoritarisme sont donc présentes avec les états d’urgence mis en place, et les mesures prises dans le cadre de la pandémie et du confinement. Naomi Klein nous avait déjà alerté sur ces possibles dérives, avec son livre sur « La stratégie du choc ». Elle soulignait que nous acceptons des mesures plus restrictives de liberté en temps de crise, qui constituent une opportunité pour les autorités de faire accepter ces mesures de manière pérenne. Exemple : l’émergence de la sécurité par les drones à Paris, les robots dans les parcs à Singapour, ou les applications de tracking.


C’est dans ces périodes-là, où il y a un choc, que de facto l'opposition est moindre. Pourquoi ? Les gens sont confinés chez eux. Ils sont préoccupés surtout par leur santé, par l'éducation des enfants, par le maintien de leurs revenus... La vigilance diminue, tout autant que la capacité de se mobiliser sur le terrain contre des projets inutiles comme celui du port de Brétignolles sur mer.

Le confinement nous a aussi montré un recul des droit parlementaires et de la démocratie participative. L’exemple du parlement européen illustre le plus ce recul : restriction du droit d’amendement, des plénières réservées aux présidents de groupes, des commissions réduites.


Ce que je ressens en France, c’est une colère à l'égard de cette tentation autoritaire ainsi que de la gestion de la crise. Il y a un vrai rejet de ce qui a été fait, ou dit, et non fait, et une défiance croissante envers le gouvernement. C’est ce qui a conduit les gens à réaliser des chaînes de solidarité locales et à provoquer une effusion de textes et de tribunes qui appellent à choisir nous mêmes la suite que nous souhaitons donner à cette crise, qui disent « Je veux en être ! ». C’est sur ces forces vives là, citoyennes, solidaires et écologiques que nous pouvons construire le monde d’après.



_ JLM : Quel est selon vous le principal enseignement de cette crise ?


_ Marie Toussaint : Ce que je vois dans cette crise, c’est la visibilité inédite de personnes, de catégories professionnelles qui ont toujours été invisibilisées dans notre société. On s’est rendu-compte à quel point ces gens étaient méprisés, notamment les femmes. Il est effectivement temps de leur donner la parole, de les valoriser, puisqu'ils et elles nous sont essentiel.le.s.


La société repose sur elles et eux. Je suis arrivé à l’écologie par la question sociale. Ce que je crois, c’est que si nous n'utilisons pas tous les mêmes mots, nous partageons une même préoccupation pour la préservation de la planète et, plus directement, pour nos cadres de vie. En écoutant celles et ceux qui œuvrent dans les métiers du care, on réalise la nécessité du soin. En écoutant celles et ceux qui sont en bas de l'échelle sociale, de l'échelle des inégalités, on voit bien qu'il existe aussi une aspiration à manger bien, à manger sain, à manger tout court d'ailleurs. En écoutant les habitant.e.s des logements surpeuplés ou insalubres, on se rend compte de l'urgence d'un droit d'accès à la nature (et à un logement sain, évidemment). Finalement, justice sociale et environnementale forment un tout. C'est à travers une démocratie accrue que nous résoudrons l'équation social versus environnement. Et ce ne sera qu'avec toutes celles et tous ceux auxquel.le.s on ne donne jamais la parole, que nous serons en mesure de trouver les solutions pour un autre demain.



_ JLM : Si vous aviez une proposition d’action politique concrète à mettre en place qui s’apparente à s’inscrire dans un nouveau modèle de société, quelle-serait-elle ?


_ Marie Toussaint : La question de la reconnaissance des droits de la nature est fondamentale. Par exemple, nous ne savons pas encore avec certitude l’origine du Covid-19 mais, nous savons qu’il a un lien avec la destruction de la nature et de l’habitat des animaux. Par ailleurs, le coronavirus est démultiplié par une société sujette à des maladies environnementales qui touchent les plus précaires : diabètes, cancers, obésités, asthmes. En effet, ils habitent dans des zones plus polluées et dangereuses que les autres. A ce titre, dans 80% des bidonvilles en France on n’a pas accès à l’eau.


Ces questions de vulnérabilités sociales et sanitaires, et de liens à la nature sont des questions cardinales qui doivent traverser les débats pour le monde d’après. Pour éviter la démultiplication des vulnérabilités, retrouver le sens de l’égalité sociale et la dignité de chaque être humain, la question de la reconnaissance des droits de la nature est indispensable.



_ JLM : Si le changement politique que vous appelez de vœux dans cette tribune passe par une société mobilisée pour promouvoir un idéal commun passe-t-elle également par une unité du « bloc de transition » ?


_ Marie Toussaint : Le bloc de transition, de la transition ou des transitions oui ! C’est évident. Cependant, il ne s'agit pas ici simplement d'une unité de la gauche et des écologistes. C’est d'unbloc qui porte une transition écologique profonde, à la fois théorique et concrète, dont nous avons besoin Il faut accepter qu’on ne puisse pas laisser la main libre au marché et affirmer que les lois de l’économie ne sont pas supérieures aux lois de la nature. L’économie doit être au service de la société. Cependant, toute la gauche n’a pas fait son aggiornamento écologiste. Il reste du travail pour briser l'idéologie folle du productivisme et de la recherche de la croissance.


Des personnalités de « gauche » font ainsi encore la séparation entre le social, l’écologie et l’économie là où tout est relié. Mais les esprits, et les projets, sont en pleine évolution : de nombreux partis à gauche sont traversés par la remise en cause du productivisme. Un dernier point toutefois : si l'on veut constituer un bloc de la transition, on doit associer la société mobilisée avec toutes ces professions qui ont porté la société dans la crise du coronavirus. Ce sont des batailles du cadre et de la qualité de vie. Les mères qui se battent dans les quartiers pour que leurs enfants aient accès à une nourriture saine. Les gens du voyage qui refusent d'être « parqués » dans des aires polluées. Toutes ces luttes font partie de la société mobilisée même si elles sont invisibilisées. L’unité doit se faire sur le projet avant les appareils et intégrer pleinement les citoyens.



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