On doit s’assurer que chacun ait selon ses besoins et cotise selon ses moyens

Entretien avec Léa Filoche

Par Mathilde Nutarelli et Yann Touchot


Léa Filoche est adjointe à la Maire de Paris en charge des solidarités, de la lutte contre les inégalités et contre l’exclusion. Il s’agit de son troisième mandat en tant que Conseillère de Paris. Âgée de 42 ans, elle est militante politique depuis presque toujours, et actuellement à Génération.s Résilience Commune l’a rencontrée pour échanger avec elle sur les actions et mesures de solidarité mises en place par la Mairie de Paris, d’autant plus pertinentes alors que la crise actuelle n’est pas seulement sanitaire, mais aussi économique et sociale.



Résilience Commune : Depuis le début de la crise du covid, la pauvreté s’est aggravée (franchissement de la barre des 10 millions de pauvres), les jeunes basculent dans la précarité, les salariés doivent faire face aux licenciements, … Quelles sont les réponses de la Ville de Paris face à cette situation ?


Léa Filoche : Je partage ce constat, et ces chiffres sont relayés par beaucoup d’associations, notamment un collectif d’associations qui alerte depuis plusieurs mois déjà, voire des années, sur l’augmentation de la pauvreté partout sur le territoire français.

S’agissant du territoire parisien, le phénomène est encore plus fort que cela selon les statistiques. Nous constatons une augmentation des demandeurs et demandeuses d’emploi qui a dépassé les +15% à Paris, ainsi qu’une augmentation du nombre de bénéficiaires du RSA, qui a atteint les +15% par rapport à l’année dernière.

Ce constat s’appuie aussi sur les coefficients familiaux (qui permettent d’appliquer des tarifs dégressifs pour la cantine, les activités extrascolaires, les inscriptions au conservatoire) : depuis deux ans, à Paris, il est possible de faire une demande de glissement de coefficient par trimestre (avant, le coefficient était déterminé par l’année N-2). Cela nous permet d’avoir des chiffres en temps presque réel. On a ainsi pu constater un glissement important vers le bas, ce qui signifie que les revenus de ces familles ont baissé, qu’ils sont désormais moins importants.

Un autre marqueur est celui de la lutte contre la grande exclusion. Cela fait quelques mois que tous les dispositifs d’hébergement d’urgence sont pleins, mais le phénomène s’est aggravé avec la crise du covid, et cela malgré des efforts de l’Etat qu’il convient de noter. Désormais, pour faire entrer quelqu’un, il faut faire sortir quelqu’un d’autre, malgré le fait que l’Etat ait maintenu le dispositif hiver[1]. Grâce au maintien de ce dispositif par l’Etat, les lieux d’accueil qui avaient été créés pour la période hivernale sont toujours ouverts depuis maintenant plus d’un an, ce qui représente pas moins de plusieurs milliers de places. Aujourd’hui, tout est plein, et cela malgré les ouvertures organisées dans le cadre des mises à l’abri. 3000 personnes ont finalement été accueillies, malgré l’évacuation désastreuse des camps de réfugiés de Saint-Denis. La Ville de Paris a également permis de mettre à l’abri un millier de personnes, mais, désormais, c’est bouché, il n’y a plus de places disponibles. L’aide alimentaire est également un autre critère permettant de constater cette hausse croissante de la précarité. En effet, la Ville de Paris participe de près à la distribution de 21 000 repas par jour, alors que seulement 11 000 repas étaient distribués en janvier 2020. On a donc des choses qui ne vont pas, c’est certain, et ce n’est qu’un bout de l’iceberg, uniquement la partie visible. Ces statistiques cumulées sont très inquiétantes, plus importantes que partout ailleurs. On constate une hausse du chômage et du RSA plus importante que dans d’autres métropoles.


Les publics qui entrent aujourd’hui dans la précarité, en plus des publics habituels que nous continuons d’accompagner bien entendu, sont touchés de plein fouet par la disparition de leur secteur professionnel d’activité : restauration, hôtellerie, tourisme, événementiel. Ces personnes gagnaient parfois correctement leur vie avant la crise du covid. Mais elles ne bénéficiaient pas de contrat salarié, travaillaient dans le cadre de contrats à la tâche, avec les nouveaux statuts d’aujourd’hui que l’on connait et qui contribuent à cette précarisation sans aucun doute : autoentrepreneurs, travailleurs indépendants, travailleurs dits « ubérisés », qui réalisent en réalité un travail à la tâche. Ces publics subissent de plein fouet la précarisation du travail : ils n’ont très souvent pas de protection et leurs droits au chômage sont très réduits. Ils disposent de peu de ressources complémentaires, n’ont pas vraiment de mutuelle, et souvent peu d’argent de côté pour réussir à maintenir leur niveau de vie en cas de crise. Une partie de leurs activités était parfois non-déclarée, donc on a une chute importante du niveau de vie, mais ce n’est pas la question. Ces personnes doivent désormais vivre avec le RSA, c’est-à-dire environ 570 euros par mois. Inutile de vous dire que personne ne vit avec cela, encore moins à Paris. Ces personnes sont alors contraintes de se rendre dans les services sociaux, en raison de loyers impayés, de factures qu’elles ne peuvent plus supporter, y compris parfois concernant la scolarité de leurs enfants … Comment accompagner ces personnes qui n’ont pas de problèmes d’insertion ? Le problème est que leur secteur d’activité a totalement disparu. Comment fait-on avec ce public-là ? On ne peut pas dire qu’ils ne soient pas insérés professionnellement parlant, car ils le sont.

On essaie à ce sujet, à la Mairie, d’obtenir des statistiques en provenance de la Caisse des Allocations Familiales (CAF), mais ce n’est pas évident. C’est d’ailleurs intéressant et regrettable de constater que le Gouvernement est très alerte à fournir des statistiques sur la délinquance, mais qu’il est tout de suite beaucoup plus difficile pour lui d’en fournir sur la pauvreté.

Les statistiques que nous parvenons à nous procurer portent en général sur trois mois en arrière : pour apprécier les besoins des gens, il nous faut des statistiques collées à la réalité, et on aimerait obtenir des statistiques par tranche d’âge, par arrondissement, et par branche de métier. Nous n’avons pas réussi à obtenir tout ce que nous souhaitions au départ. Par exemple, on n’a pas réussi à obtenir des statistiques permettant de montrer une évolution, mais on a réussi à avoir les statistiques portant sur le mois d’octobre 2020 : selon les chiffres, la majorité des nouveaux inscrits se situent dans une phase d’entrée dans la vie professionnelle, ce sont majoritairement les 25-35 ans. Nous n’avons pas à ce sujet les chiffres sur les 18-25 ans puisqu’ils ne bénéficient pas du RSA, mais c’est un autre sujet sur lequel je reviendrai par la suite.

En général à Paris, les nouveaux inscrits sont plutôt des personnes qui sont dans la deuxième partie de leur vie professionnelle, qui ont connu des vies complexes du point de vue de l’emploi, ont des parcours peu confortables, ce sont des personnes qui en définitive sont cassées par la vie. Là, c’est assez différent car on est sur un public composé de jeunes, qui ne sont pas chargés de famille car ils n’ont en général pas d’enfant.

Concernant les répartitions géographiques parisiennes, il faut noter que même si en volume le Nord-Est parisien reste très touché par le recours au RSA, les augmentations des demandes sont importantes dans l’Ouest aujourd’hui. Les nouveaux publics touchés ne sont donc pas des gens qui résident dans des logements sociaux, mais qui en général doivent payer un loyer sur le marché privé.


Ces nouveaux publics s’ajoutent bien entendu aux publics habituels, que l’on suit encore aujourd’hui, et pour qui les difficultés s’accumulent : pour eux, il n’y a pas de travail disponible, ou très peu, donc on ne peut pas les accompagner à l’insertion professionnelle car il y a peu de sortie positive possible dans la période actuelle, ou alors sur des contrats très courts, dans des secteurs spécifiques. Dans les semaines et mois à venir, tout cela va émerger dans des contextes très difficiles à accompagner.


Concernant les jeunes, beaucoup de petits boulots ont disparu dans les restaurants, le secteur du tourisme, ou de la garde d’enfants, qu’ils soient déclarés ou non d’ailleurs, ce n’est pas le sujet. Une partie des étudiants a recours à la solidarité familiale, ce qui n’est pas toujours évident d’ailleurs. Dans les autres cas, ces jeunes doivent faire face à un déclassement assez brutal, car quand on est jeune, surtout en 2020, on ne devrait pas en arriver à faire la queue dans les files d’attente du Secours Populaire ou des Restos du Cœur. Ces jeunes ont du mal à payer même de petites factures. Leur situation relève désormais de l’humanitaire alors que ce ne sont pas des populations qui devraient y faire appel normalement. La solidarité doit être différenciée de l’humanitaire : il est différent de manger dans un Restaurant Universitaire pour un euro par repas, et de faire la queue aux Restos du Cœur selon moi.

Il est évident qu’il y a des ratés d’un point de vue de la capacité d’accueil de ces jeunes, notamment au niveau de l’organisation du CROUS, durant le premier confinement déjà, mais encore aujourd’hui.

Par exemple, la fermeture de certains Restaurants Universitaires n’a pas lieu d’être, et il devrait en être différemment. Objectivement, il n’y a pas de raison à ces fermetures. Les restaurants solidaires de la Ville de Paris restent ouverts : certes, on augmente les tranches-horaires d’une heure et demie chaque jour, pour éviter la suroccupation en raison de la crise sanitaire, mais on accueille toujours le même nombre de personnes à la fin de la journée, dans le respect des normes sanitaires. Cela évite de faire la queue dans les distributions alimentaires dont ces personnes ne devraient pas relever normalement.


Enfin, il faut augmenter les minimas sociaux, dont le RSA, l’allocation aux personnes âgées, et l’allocation pour les personnes handicapées : ces allocations aujourd’hui permettent à peine de survivre, et encore moins dans une telle période. Et il faut évidemment mettre en place un dispositif pour les 18-25 ans pour que ces jeunes ne tombent pas dans des dispositifs dont ils ne devraient pas relever, c’est-à-dire l’humanitaire et/ou la solidarité familiale. Cela peut être un revenu universel sur une tranche d’âge, ou une allocation d’autonomie. Peu importe la forme au final, mais il faut trouver une solution à ce sujet, car il n’est pas possible de continuer ainsi alors que les ressources sont là. Il faut simplement aller les chercher au bon endroit.



Résilience Commune : Collectivités territoriales contre État : comment œuvrer contre la crise sociale qui s’annonce au niveau local face au recul de l’État et à la baisse des dotations ? Quelle relation entretenez-vous à la Ville de Paris avec l’État ?


Léa Filoche : Pour tout vous dire, cela ne se passe pas très bien. On vient de voter, au Conseil de Paris, le budget, en regrettant la non-compensation de l’Etat s’agissant de ce que la crise a coûté à la collectivité. C’est valable pour toutes les villes de France, quelle que soit leur taille d’ailleurs.


La crise a coûté à la Mairie de Paris 675 millions d’euros. Ce sont des sommes que l’on va chercher sur du fonctionnement. Ce n’est pas simple. Il faut ajouter à cela une non-compensation des trois minimas sociaux qu’un département gère et que l’Etat est censé financer : le RSA, l’allocation aux personnes handicapées, et l’allocation aux personnes âgées. Quand on cumule les dépenses de ces trois aides et que l’on compense le total avec ce que verse l’Etat, il manque au final plus de 30%, environ 130 millions d’euros chaque année, que la Mairie doit compenser. Et ce chiffre, il faut le cumuler sur des années. Les impôts des parisiens compensent ces sommes non-versées par l’Etat depuis la création du RSA, c’est dire. Nous tentons de négocier avec l’Etat, d’où ce calcul que nous avons réalisé pour montrer ce qu’il n’a pas compensé.


Le premier levier de discussion que nous avons avec lui est donc de négocier dans quelle mesure l’Etat permet aux collectivités territoriales de retrouver un souffle dans leur fonctionnement en compensant ces dépenses, non-remboursées.

Un second levier concerne la partie investissement du budget, en plus de celle relative au fonctionnement. L’Etat a contracté avec les villes, mais en limitant leur capacité d’investissement. Pourtant, l’endettement des collectivités territoriales est minime par rapport à l’endettement de l’Etat. Nous cherchons donc un cadre pour assouplir la capacité d’investissement des collectivités territoriales, car elles participent à la relance globale, y compris en matière d’emploi. C’est nécessaire, pour un nouveau départ, et pour parvenir ensuite à un mode de fonctionnement moins capitaliste et plus sain écologiquement parlant. Pour permettre une telle transformation de la société, il faut au moins un début de départ de relance, et les collectivités territoriales peuvent en être largement motrices. Mais actuellement le système dans lequel nous nous trouvons vis-à-vis de l’Etat ne le permet malheureusement pas.


Un troisième angle d’attaque est d’essayer de mutualiser avec des associations, des partenaires institutionnels, pour créer des dispositifs un peu en urgence, mais qui puissent ensuite être pérennisés. Pour prendre un exemple récent : nous avons un restaurant administratif qui accueille chaque midi les fonctionnaires de la Ville de Paris. Il y a trois semaines, nous avons pris la décision de l’ouvrir tous les soirs avec une association, La Chorba, et ainsi nous servons 200 repas aux personnes sans domicile fixe. Ce sont des repas chauds, assis, et de qualité. C’est ce type d’initiatives que nous essayons de promouvoir. Les finances de la Mairie sont limitées en matière de logement, nous ne sommes pas directement compétents en matière d’hébergement, mais l’aide alimentaire est l’une des compétences municipales.


Ainsi, nous travaillons actuellement avec l’Etat, mais aussi avec des associations, sur l’exploitation de nouvelles opportunités. Par exemple, on a actuellement des milliers de mètres carrés vides dans Paris, dans des hôtels, des halles d’exposition et des bureaux. Ces espaces pourraient être utilisés pour répondre à l’urgence sociale, en matière d’alimentation, de logement, ou encore d’un point de vue culturel, citoyen, ou encore sportif.

Il nous serait possible de faire des choses transitoires en attendant que la crise passe, voire par la suite de pérenniser les dispositifs mis en place. Une idée pourrait être de freiner le tourisme de masse en inventant des choses différentes en matière d’accès au tourisme à des populations qui n’y ont habituellement pas accès. Il serait possible de faire de l’hôtellerie ou de l’auberge municipale, en valorisant notre discours en matière de lutte contre AirBnB et contre la dérégulation permanente du tourisme de masse. Cela pourrait passer par la mise en place de parcours touristiques alternatifs, en partenariat avec la Ville de Paris. La question des hôtels vides est un vrai sujet selon moi aujourd’hui, et ce constat est partagé par les associations. On peut imaginer des choses aujourd’hui, en se concentrant sur l’hébergement d’urgence, et demain, une fois la crise derrière nous, on pourrait en faire autre chose : les hôtels sont modifiables et transformables.


Il faut tout de même noter que la Mairie ne travaille pas trop mal avec l’Etat dans certains domaines, car il a enfin compris qu’il fallait agir concernant les lieux vides. Il a par exemple passé une convention avec une halle d’exposition dans le 19ème arrondissement, à la Porte de la Villette, afin d’assurer la mise à l’abri de 450 réfugiés dans cette halle qui n’a pas servi depuis le mois de mars. L’Etat s’appuie aussi beaucoup sur le secteur associatif pour faire des choses qu’il ne fait pas, mais il le finance pour le faire. Quand Emmaüs Solidarité fait rentrer des dizaines de personnes dans un hôtel comme centre d’hébergement, c’est l’Etat qui finance, même s’il baisse chaque année les sommes accordées. En fait, on a un accord de prix à la nuit passée, pour couvrir le coût de l’hébergement, et celui de l’accompagnement social. Malheureusement, le prix proposé par l’Etat baisse chaque année et cela se ressent sur l’accompagnement social, car le prix de l’hébergement, lui, reste le même.

Les associations sont sans aucun doute extrêmement utiles. Par exemple, s’agissant du restaurant administratif de la Ville de Paris, nous n’aurions pas pu organiser cet accueil des personnes sans domicile fixe aussi vite et efficacement avec les agents du service public, notamment en raison de contraintes administratives et financières. Mais cela n’empêche pas d’avoir demandé au CCAS (le Centre Communal d’Action Sociale) de Paris de réfléchir à une reprise de cette activité, de service de repas en soirée, sept jours sur sept, à partir du 31 mars. Simplement, cela ne peut pas se faire aussi rapidement pour ces raisons administratives et financières.

Le dispositif de La Chorba tient sur beaucoup de bénévoles, mais deux emplois en insertion ont également été créés pour l’occasion. Selon moi, toutefois, il existe des activités qui ne doivent pas relever systématiquement de l’associatif, des choses doivent être contrôlées par l’Etat, voire arrêtées quand cela ne fonctionne pas. L’Etat, ou la puissance publique, doit vérifier ce qu’il se passe pour dire quand cela fonctionne bien ou non. Il faut être capable de dire quand quelque chose ne fonctionne pas comme cela le devrait, par exemple si le bénévolat est utilisé alors que l’on devrait faire appel à des professionnels concernant certaines missions spécifiques. C’est le cas par exemple d’un travailleur social : il n’est pas bénévole, c’est un professionnel, et il doit à ce titre être payé, selon les normes légales et conventionnelles du droit du travail en vigueur. Parfois l’Etat doit donc savoir dire stop. Je pense qu’aujourd’hui, il est essentiel de procéder à une mutualisation des bonnes idées, des pratiques, et des ressources. Le service public doit savoir reconnaitre lorsque des associations sont plus compétentes et efficaces que lui dans certains domaines, mais l’idée est ensuite d’en tirer des enseignements, de remédier aux problèmes, et de travailler ensemble par la suite. Bien entendu, l’Etat doit donner les moyens aux associations de s’organiser et de se structurer, y compris d’un point de vue du respect du droit du travail, et notamment des statuts des salariés des associations. Il faut donner aux associations les moyens et la possibilité de faire appel à des travailleurs sociaux bien formés, bien payés, bien accompagnés, tout en étant capables de créer des emplois d’insertion, notamment au bénéfice des personnes que les associations ont accompagnées. Il s’agit d’une première marche vers la sortie positive.

Le mieux c’est donc que tout cela soit bien mutualisé. Mais il faut un service public fort pour le faire, pour que le secteur associatif soit bien contrôlé, respecté, et qu’il respecte les cadres, y compris à l’échelle municipale. Il ne faut pas que de l’associatif, que ce soit une démission de la puissance publique car celle-ci a forcément des effets, y compris sur les associations elles-mêmes.



Résilience Commune : En décembre, la mairie de Paris a été condamnée à payer une pénalité de 90 000 euros pour avoir nommé trop de femmes à des postes de cadres dirigeants. Que réponds-tu à ceux qui prônent une telle lecture de la parité alors que les inégalités persistent de manière structurelle ?


Léa Filoche : De temps en temps on est fiers de payer des amendes. La Ville choisit les personnes qui sont les meilleures au bon moment et au bon endroit. Ce qui me fait peur, sincèrement, c’est qu’une personne ait pu penser à dénoncer cela à la justice.

De nombreuses fois, il y a eu le Grand Chelem des directeurs hommes sur la direction de la Ville. On ne va pas s’en plaindre lorsque c’est le contraire qui a lieu.

Je ne pense même pas que cela soit volontaire de la part de la Ville. Ces femmes étaient simplement au bon endroit au bon moment, et surtout, elles étaient les meilleures pour exercer ces fonctions.



Résilience Commune : En ce moment, nous travaillons au sein de Résilience Commune à faire émerger des propositions concrètes et innovantes qui répondent aux besoins de la population. En 2022, si la gauche arrive au pouvoir, quelles seraient tes premières mesures ?


Léa Filoche : La première vraie mesure que je prendrais, ce serait l’augmentation des salaires, tout de suite et pour tous, pour tous les salaires qui ne sont pas indécents, bien sûr. Cette augmentation serait corrélée à une taxation des transactions financières importantes, car il faut aller chercher l’argent là où il est. Il faut permettre aux gens de vivre dignement.

Après, je renforcerais les filets de protection. Avec un revenu universel tout de suite ? Je ne sais pas. Mais il faut renforcer les filets de sécurité, c’est certain, au-delà même de la question des salaires.


Il faut réaliser un vrai travail sur la Sécurité Sociale dans son ensemble, y compris en y refaisant des élections, pour permettre à un collectif de se retrouver. Il n’y a pas eu d’élections à la Sécurité Sociale depuis 1983. Je pense que c’est une erreur. Selon moi, cela participe aussi au fait que les syndicats soient un peu affaiblis, car ils cogèrent, se mettent d’accord entre eux, sans qu’à aucun moment, aucun non-membre n’ait son mot à dire. Je pense que l’outil de protection collective doit reprendre du poil de la bête, en s’appuyant sur les syndicats, qui ont travaillé et que l’on a mandatés. Les élections à la Sécurité Sociale, cela permettrait de donner son avis sur ce que disent les uns et les autres plutôt que de les voir se mettre d’accord entre eux. Cela permettrait de se réapproprier l’outil, de le renforcer, et d’obliger les organisations syndicales à travailler sur le fond. Cela participe à la démocratie.


La création d’une branche jeunesse de la Sécurité sociale est également un vrai sujet. Il devrait y en avoir une, pour avoir des dispositifs qui permettent à la jeunesse d’être protégée, notamment en cas de grande crise. Cela peut être une allocation d’autonomie, ou un revenu universel, peu importe au final, mais il faut mettre en place cette 5ème branche, pour que les jeunes s’investissent dans leur système de protection collective. La Sécurité Sociale française, c’est un filet de protection unique au monde. C’est le modèle qu’il faut promouvoir. Aujourd’hui, on doit s’assurer que chacun ait selon ses besoins, et cotise selon ses moyens.



Résilience Commune : La majorité rose-rouge-verte à Paris ou comment concilier la gauche et les écologistes : solution face à l’abstention ou chimère à l’échelle nationale ?


Léa Filoche : Je suis élue depuis 12 ans et je suis très fière de faire partie d’une majorité qui rassemble toute la gauche et l’écologie. Cela doit être le modèle qui nous permettra de gagner en 2022. C’est la condition sine qua non. Tout le monde doit faire des compromis, d’égos déjà et sur le fond, quand même. Pour prendre mon exemple, je ne suis pas toujours d’accord avec l’ensemble de la majorité municipale à Paris. Mais même dans un même parti, on n’est pas toujours d’accord avec l’adhérent d’à côté. Je suis prête à les faire, ces compromis, pour prendre le pouvoir. Sinon on le laisse à Macron, voire pire, donc il faut savoir discuter, négocier, faire des compromis, sans céder sur des principes communs à la gauche et à l’écologie.


Ce n’est pas difficile de se retrouver sur des sujets, et d’assumer des nuances voire désaccords. On le fait tous les jours à Paris. Parfois, on négocie vœu par vœu, à la virgule près. C’est une majorité plurielle. Ce n’est pas facile. Je pense qu’à Paris, cela fonctionne bien. La preuve, des années après, cela tient toujours. Il n’y a pas beaucoup d’endroits avant où cela avait réussi à tenir. Mais je suis ravie de voir que ce modèle s’est un peu exporté. On a aujourd’hui des majorités dans les villes avec toute la gauche et l’écologie. Le modèle est globalement le même. Je ne vois pas pourquoi cela ne fonctionnerait pas au niveau national.


Mais au niveau national, ce que je pense, c’est qu’il y a beaucoup d’égos, et de la posture. Mettons-nous autour de la table et travaillons ! Cela suffit de dire que l’on n’y arrivera pas. Il faut au moins essayer. L’essentiel est que l’on soit d’accord sur le fond, et qu’on se mette d’accord sur un programme, pour porter une VIème République, une transformation en profondeur de la société (Sécurité Sociale, accueil des réfugiés, droit des femmes, système de santé, filets de sécurité, salaires).


Pour lutter contre l’abstention, il faut raconter une histoire aux électeurs, une histoire qui a du sens. Cela peut être sous la forme d’un collectif, avec plusieurs personnes portant un projet commun. Je pense que si nous portons cela ensemble, nous parviendrons à réconcilier une partie des orphelins de la gauche avec un vrai engagement unitaire. La gauche, je veux qu’elle revienne avec des paillettes !

[1] Le dispositif hiver, ou plan hivernal, vise chaque année, entre le 1er novembre et le 31 mars, à mettre à l’abri un maximum de personnes en situation de grande précarité, et à les faire bénéficier d’un accompagnement social à cette occasion.



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