Pour une révolution agricole

Mis à jour : mai 2

Par Jean Ayçoberry


Un collectif d’élus socialistes a publié, le 8 avril dans Libération, un appel pour un changement de modèle agricole, intitulé « Covid-19 : pour une agriculture et une alimentation du XXIe siècle »[1]. Cet appel s’inscrit dans le cadre de la crise de notre modèle agricole, dont l’impact sur les écosystèmes est trop lourd, la transition écologique trop lente et qui ne parvient pas à faire bien vivre les agriculteurs, dont les cris d’alarme se succèdent depuis trop d’années.


Cette tribune s’ouvre sur un triple constat : la crise que nous vivons aujourd’hui en annonce d’autres ; le modèle d’interdépendance sur lequel repose notre sécurité alimentaire est une folie ; et les choix de la résilience, de l’indépendance alimentaire apparaissent comme « le meilleur des investissements, la seule véritable assurance vie que nous pouvons transmettre à nos enfants ».


Les auteurs de ce texte - parmi lesquels nous pouvons citer Olivier Faure, premier secrétaire du Parti Socialiste, ou Stéphane Le Foll, maire du Mans et qui fut Ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt tout au long du quinquennat de François Hollande - assurent que « dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation, trois leçons peuvent d’ores et déjà être tirées de cette crise ». Nous tâcherons ici de résumer ces trois leçons, tout en les complétant avec d’autres apports.


Une seule santé, une seule planète


Le collectif d’élus socialistes souligne le lien entre santé humaine et santé de l’environnement. Ainsi, ils rappellent que, « du fait de leur impact sur les écosystèmes, certaines pratiques agricoles, comme nos habitudes alimentaires, contribuent au risque d’émergence de nouveaux agents infectieux ».


Les auteurs insistent donc sur l’importance d’une transition vers une agriculture respectueuse de l’écologie pour protéger notre santé en préservant l’environnement. Cette leçon est à mettre en relation avec les rapports nombreux sur l’érosion des sols, sur l’épuisement des nappes phréatiques que certaines pratiques agricoles aujourd’hui très courantes entraînent. Les externalités négatives de notre modèle agricole actuelle sont nombreuses, et risquent de remettre en cause notre capacité à affronter des crises futures, mais aussi à assurer notre alimentation dans le cas où nous ne parviendrions pas à juguler le réchauffement climatique, dont on sait d’ores et déjà qu’il pèsera lourdement sur nos ressources. Elles nuisent également déjà à notre qualité de vie, comme le montre l’exemple des algues vertes en Bretagne[2]. Enfin, il faut souligner à quel point une transition écologique ambitieuse entraînerait des externalités positives très importantes pour l’environnement. Une tribune[3], publiée par les scientifiques Christel Cederberg et Hayo van der Werf dans « Le Monde » du 20 février dernier, venait rappeler les bienfaits que peut avoir l’agriculture écologique sur la biodiversité, soulignant que « que les champs conduits en agriculture biologique supportent des niveaux de biodiversité environ 30 % plus élevés que les champs conduits en agriculture conventionnelle », et insistent également l’importance de la biodiversité pour la « santé et la résilience des écosystèmes ». Agroécologie, santé humaine et préservation des écosystèmes doivent donc aujourd’hui être pensées comme allant de pair.


Le droit à la souveraineté alimentaire


Ce droit apparaît effectivement d’autant plus essentiel à l’heure où cette crise nous rappelle comment les chaînes d’approvisionnement international peuvent être rapidement et durablement perturbées voire interrompues.


Les auteurs de la tribune partent ainsi du constat que l’agriculture et l’alimentation sont « au cœur de notre indépendance et de notre souveraineté », et font donc la critique de la politique de libre-échange des produits alimentaires à l’œuvre depuis « l’intégration de l’agriculture dans les règles du commerce international (création de l’OMC en 1994, aujourd’hui accords de libre-échange type CETA et Mercosur ».


De fait, en ne plaçant pas l’agriculture en dehors de ce cadre, les gouvernants d’alors ont commis une erreur qui a poussé les agricultures à la spécialisation, à la recherche effrénée et déraisonnée de rendements toujours plus importants pour faire face à la concurrence internationale. Celle-ci a également eu pour effet, presque partout dans le monde d’ailleurs, d’atteindre à la dignité des agriculteurs. En France, ils constituent une population précarisée, plus sujette que d’autres aux suicides, et l’auteur de ces lignes se permet un petit aparté statistique pour appuyer ce constat douloureux : 372 chefs d’exploitation agricole et 233 salariés s’étaient ainsi donnés la mort en 2015, équivalant à un risque de suicide de 12,6% plus élevé chez les affiliés au régime agricole que dans le reste de la population[4]. C’est aussi une population paupérisée[5], en 2017 : 20% des chefs d’exploitation sont affiliés au « régime de microbénéfice », dont le nom est révélateur puisqu’ils déclarent un revenu moyen de 560 euros par mois. Les 80% d’agriculteurs restants affichent un revenu mensuel moyen de 1390 euros, en-deçà de la médiane française située à 1772 euros. Et, constat dramatique, un cinquième d’entre eux ne peuvent pas se verser le moindre revenu.


Retrouver une souveraineté alimentaire serait ainsi l’occasion de revaloriser la profession agricole, en les accompagnant plus sereinement dans leur transition vers l’agroécologie et en les plaçant en position de force face aux réseaux de distribution, ce qui leur permettrait de sortir la tête de l’eau financièrement. Partant donc du constat que « la sécurité alimentaire des 10 milliards d’êtres humains en 2050 passe par la justice, la dignité des travailleurs de la terre et le respect de la diversité des agricultures dans le monde », les auteurs de la tribune demandent que « notre pays doit défendre auprès des Nations unies la reconnaissance d’une exception agricole et alimentaire », ce qui permettrait d’exclure les biens agricoles des traités de libre-échange dont nous venons de dénoncer certains des effets pervers.


Cependant, que les amateurs de Pata negra espagnole ou de Chianti italiens se rassurent : il ne s’agit évidemment pas de fermer hermétiquement nos frontières à tout produit alimentaire étranger, mais de substituer à cette logique de mise en concurrence généralisée et de prime au moins-disant social et écologique une autre, plus respectueuse de l’humain et de son environnement, sous la forme d’un « juste-échange ».

Le temps de l'Europe


Compte tenu de l’importance de la réglementation européenne, mais aussi de la Politique Agricole Commune et de la compétence commerciale européenne, il ne saurait y avoir de révolution de notre modèle agricole sans un bouleversement européen majeur.


Rappelant que « la modernisation de l’agriculture » fut au cœur du Traité de Rome de 1957, et donc de la construction européenne, les auteurs de la tribune appellent à l’établissement d’une « politique agricole et alimentaire commune pour le XXIe siècle », faisant « de la santé des sols, du refus de l’accaparement des terres, du partage de la valeur ajoutée, de la fin du gaspillage alimentaire et du renouvellement des générations les conditions même d’une agriculture à hauteur d’homme, capable de produire une nourriture de qualité pour tous».


Pour atteindre ces derniers objectifs et prendre en compte ces trois leçons, nous aurons besoin d’une volonté politique forte, sans faille, mais aussi d’une mobilisation de la société civile, que ce soit à travers ses pratiques de consommation mais aussi les messages qu’elle enverra à ses dirigeants. De nombreux exploitants agricoles s’engagent déjà dans la transition vers l’agroécologie, à la fois mieux rémunératrice et plus respectueuse de l’environnement, mais le rythme n’est pas assez soutenu et doit grandement s’accélérer sans plus attendre. Il s’agit à notre sens d’un enjeu fondamental des politiques publiques, non seulement car l’alimentation est indissociable de la vie humaine, mais parce que de notre matière de produire cette nourriture dépendent tant de choses, de la santé des écosystèmes à la nôtre, de la capacité de résilience de notre société face aux bouleversements d’aujourd’hui et de demain à la redynamisation de nos espaces ruraux qui sont les grands perdants d’une globalisation dont la crise du Coronavirus nous fait la démonstration éclatante de la nocivité.



[1]https://www.liberation.fr/debats/2020/04/08/covid-19-pour-une-agriculture-et-une-alimentation-du-xxie-siecle_1784565 [2]https://reporterre.net/Algues-vertes-en-Bretagne-4-points-pour-comprendre-le-probleme; Algues vertes, l’histoire interdite, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, éditions Delcourt, 2019 [3]https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/21/oui-l-agriculture-biologique-est-bonne-pour-l-environnement_6030362_3232.html [4]https://www.terre-net.fr/actualite-agricole/economie-social/article/un-agriculteur-se-suicide-chaque-jour-selon-la-msa-202-152192.html [5]https://www.insee.fr/fr/statistiques/4246305#encadre1: voir l’encadré en fin d’étude intitulé « Les revenus d’activité des non-salariés du secteur agricole »

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