« Propositions pour un retour sur Terre» – comment atterrir ?

Par Claire Lejeune et Aneth Hembert, militantes chez les Jeunes Ecologistes.


Dans un long article, un groupe de chercheurs et chercheuses nous livrent leur analyse de la pandémie et développent une série de propositions pour construire un « monde d’après » qui soit réellement en rupture avec le modèle préexistant. Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton mettent ainsi sur la table un socle de mesures pouvant être décrites comme des « mesures basculantes » telles que celles développées par Edgar Morin au temps du CNR : divisées en deux parties –« Economie » et « Etat »- elles posent les bases d’une bascule.



Le Covid-19 a ouvert une brèche dans le paysage politique et dans les esprits


La radicalité des propositions, il y a encore quelques temps, faisait crier à l’irresponsabilité ou à la naïveté. La pandémie nous a démontré que ce que nous croyions impossible n’est jamais si loin et affleure au présent. Elle a ouvert une brèche dans le paysage politique et dans les esprits, rendant possible un profond changement de paradigme dont les auteurs et autrices de ce texte posent les bases.


Contre la tentation simpliste de ne voir dans la pandémie qu’une crise d’ordre sanitaire, les auteurs de l’article introduisent leur série de propositions « pour un retour sur Terre » par un rappel du cadre global dans lequel s’inscrit l’actuelle crise : un dérèglement généralisé de notre rapport au vivant. Tant cette pandémie, dont le développement fut favorisé par la destruction de la biodiversité et des habitats du vivant non-humain, que le dérèglement climatique, sont le résultat d’une transformation profonde des relations que nous entretenons avec le monde vivant. La modernité s’est construite autour du paradigme du progrès entendu comme accroissement et accélération (accroissement des biens disponibles, accélération des flux d’informations et de marchandises) ; l’idée même de bonheur s’en est trouvée transformée : le résultat de ce fait a été le franchissement systématique des limites planétaires et le chambardement tout aussi systématique des équilibres biosphériques -avec les résultats que nous connaissons aujourd’hui trop bien : épuisement des ressources, destruction de la biodiversité, transformation du climat, dégradation des conditions d’habitabilité de la Terre. Notre civilisation tourne sur elle-même, à toute vitesse et en apesanteur -un « retour sur Terre » s’impose et doit être décidé démocratiquement et organisé politiquement. Sans quoi nous chuterons, brutalement.


Contre une approche analytique qui compartimente les crises en catégories (crise financière, économique, sanitaire, sociale, écologique…), les auteurs et autrices de ces propositions nous rappellent à une vision systémique de ces crises.


La pandémie conforte donc la position de celles et ceux qui depuis quelques décennies déjà appellent à une transformation systémique de notre modèle économique et social, et à une rupture sans compromis avec l’actuel. Le plus grand risque que nous courons actuellement serait justement une « reprise », un « retour à la normale », voire pire une "relance", sans remise en cause du système.


Ce retour sur Terre est aussi un retour à la rationalité, au réalisme et à la responsabilité


« Il en va de cette situation comme du Covid-19, elle relève de la donne physique que nous avons produite et appelle un changement non moins radical : à savoir une redescente brutale, dans la décennie, avec effort immédiat, de notre destructivité ainsi que des émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui devraient être réduites de moitié au moins, pour atteindre a minima la neutralité carbone au milieu du siècle. »


Dès leur introduction, les auteurs et autrices esquissent les deux axes forts de cette nouvelle donne : contre les tentations de « relance », organiser le ralentissement général de l’économie ; contre les tentations de reprendre l’ancien modèle en l’adaptant à la marge, l’impératif d’une restructuration générale de l’outil productif et d’une transformation de nos modes de vie.


Ce retour sur Terre est aussi un retour à la rationalité, au réalisme et à la responsabilité, contre le « réalisme » se basant sur une conception abstraite et partielle du réel, appuyée sur des indicateurs faussés.




Dans cette première contribution écrite à deux mains par Claire Lejeune et Aneth Hembert, nous revenons sur les 18 mesures proposées dans la section "Economie". Deux autres suivront pour commenter les propositions portant sur l'Etat et sur les questions internationales.


Les 18 mesures contenues dans la section « économie » esquissent une refonte complète de notre outillage productif, et de nos instruments financiers, fiscaux et budgétaires.


Plus globalement, c’est une transformation de l’esprit et des objectifs poursuivis par l’économie qui s’opérerait, d’où la première mesure proposée : l’introduction d’indicateurs mesurant l’impact écologique, énergétique et social de notre production, pour réparer un tableau de bord qui aujourd’hui incite à l’accélération d’une croissance qui nous mène à l’abyme. De la même manière, la modification du droit des sociétés (« l’objet social doit préciser la contribution au bien commun ») et de la compatibilité des entreprises (« les entreprises adopteraient (…) une comptabilité à trois capitaux : actifs classiques, capital social et capital naturel, les trois n’étant pas fongibles »), proposée dans la mesure 3, vise à changer la nature des objectifs poursuivis par les acteurs économiques : de la quête insensée d’un profit maximal à la recherche du bien commun optimal.


La mesure 2 reprend une idée qui est sur toutes les lèvres en ce moment : la relocalisation. Néanmoins, contre une vision purement stratégique, et surtout contre une relocalisation qui serait synonyme de repli et de fermeture, les auteurs proposent une relocalisation solidaire, « via un protectionnisme coordonné et coopératif au niveau international ».


Les mesures 4 et 5 proposent l’instauration de « quotas d’énergie/matière par individu » fixés par région, qui seraient « absolus et non négociables » pour bloquer la possibilité pour les plus riches de racheter des quotas aux plus pauvres, et qui s’accompagneraient d’un système de péréquation à l’échelle nationale pour compenser les inégalités entre région. Par conséquent, le signal prix deviendrait relatif, et la structure des consommations individuelles s’en trouverait profondément transformée. L’introduction de plafonds et de limites à la consommation est la condition sine qua non d’une gestion équitable et équilibrée de nos biens communs. Bien loin d’être une mesure révolutionnaire, l’introduction de quotas ne ferait que renouer avec des pratiques séculaires ayant existé dans la plupart des civilisations pour éloigner le risque de pénurie, comme nous le rappellent les travaux d’Elinor Olstrom. A celles et ceux qui y verraient une mesure liberticide, il sera possible de répondre que la pandémie actuelle et les crises à venir entraînent et entraîneront des privations autrement plus graves de liberté (perte de notre liberté d’aller et de venir avec le confinement, menaces sur notre vie privée avec le traçage numérique, risques pour notre santé et nos vies du fait de la pollution, des risques de pénurie…).


Les mesures 6, 7 et 8 proposent en somme de redonner à l’Etat, et plus globalement à la puissance publique, les moyens d’agir. Des moyens budgétaires, avec la proposition de cesser de payer les intérêts de la dette publique cumulée depuis que la Banque de France a abandonné sa capacité de battre monnaie en 1974 (mesure 6), en restituant à l’Etat « les instruments de pilotage monétaire et financier » avec une nationalisation totale ou partielle du secteur bancaire (mesure 7) et un travail au niveau européen pour négocier la reprise en main par les Etats de leur souveraineté monétaire par la restriction de l’euro au statut de monnaie commune mais non unique permettant l’instauration d’un pluralisme monétaire (mesure 8). Notons que cette mesure conditionne toutes les autres mesures budgétaires et financières, tant les traités européens réduisent les marges de manœuvre des Etats sur ces points (règle des 3% de déficit, impossibilité pour les Etats de dévaluer ou de jouer sur le taux de change pour mener des politiques contracycliques…). En cas d’échec, écrivent les auteurs, il faut envisager la sortie de l’euro et le retour au franc. La sortie sèche de l’euro, si des circuits monétaires et financiers complémentaires n’ont pas été mis en place en parallèle, serait lourde de conséquences économiques et sociales immédiates et serait quelque part un aveu d’échec, la France se résignant à faire chemin seule et renonçant à l’ambition de transformation de l’Europe. Des chemins intermédiaires (sécession groupée d'une coalition de pays européens inventant une autre union européenne ?) sont sans doute à trouver et le travail pour créer ces circuits parallèles doit être enclenché dès à présent.


Les mesures 9 et 10 touchent au niveau et à la nature des revenus. La préconisation d’un Revenu de Transition Ecologique (comprenant un volet monétaire et un volet accompagnement passant par l’instauration de coopératives de transition écologique ou CTE) s’inscrit dans une volonté de valoriser les activités socialement et écologiquement bénéfiques et d’ainsi permettre à un nombre croissant d’actifs de s’y investir. Un encadrement des écarts de revenus, décidé démocratiquement, complétera le revenu minimum d’un plancher maximal de revenus : « De même que le revenu de transition écologique comble la distance entre le revenu jugé “minimal” et la rémunération réelle par le marché, le revenu maximal est le produit d’une décision démocratique qui interdit la “sur-rémunération” par le marché ». Cette dernière proposition implique très clairement de sortir du cadre libéral dont la théorie du ruissellement (qui veut que le capital concentré « en haut » à terme « ruisselle » sur l’ensemble de l’économie et favorise la progression de tou.te.s) et le mythe du mérite personnel (qui conçoit la réussite des individus comme le résultat de leur seul travail ou talent, sans regard sur les conditions sociales et économiques ayant permis cette réussite) sont des piliers. Une fois ces dogmes balayés, la limitation du niveau de revenus devient socialement acceptable voire souhaitable. La création de valeur serait reconnue comme étant le produit d’un travail commun et comme justifiant une répartition collective, resserrant considérablement les écarts insensés qui sont aujourd’hui de mise.


La mesure 11 porte sur l’évolution les comportements de consommation vers plus de sobriété par la mise en place d’une fiscalité écologique et sociale. Faisant le lien avec les mesure 3 et 4, elle propose la mise en place d’une exonération de la TVA et d’une adaptation de l’impôt sur le revenu selon un bilan « énergie/matière » des consommations. Pour rendre cette mesure intéressante, le plafond devrait être suffisamment élevé pour « encourager les consommateures à réduire leurs consommations « non vertueuses » ».


Les mesures 12, 13 et 14 concernent la sécurité alimentaire. La mesure 12 plaide pour une agriculture décarbonée sur la base du recours à l’énergie musculaire animale et humaine, plutôt qu’aux énergies fossiles : « il est urgent de mettre en place un modèle agricole à très haute productivité par unité de surface et à faible productivité par unité de travail ». Cela implique également la sortie des pesticides et engrais de synthèse. Affirmer une rupture claire avec l’ancien modèle pourrait accélérer la transition vers le suivant. Les auteurs rappellent par ailleurs que le GIEC préconisait bien lors de la COP21 « de faire de l’agriculture le premier secteur fixateur de carbone ». L’agriculture et l’alimentation étant des sujets qui nous concernent tout-es sans exception, elle serait aussi un levier de démocratie et de coopération à grande échelle, en impliquant la population économique active (PEA) par le biais d’activité agricole à temps partiel, en particulier dans les périodes à fort besoin de mains d’oeuvres. Sur le plan culturel, ce serait également un moyen de repenser notre relation au vivant non-humain.


La mesure 13, elle, crie l’urgence d’en finir avec les brevets sur les semences. Précieuses ressources, elles sont garantes de notre sécurité alimentaire. L’encadrement du marché des semences par des instances aux membres composées de grandes firmes privées n’est plus une situation tenable ni pour la démocratie, ni pour la biodiversité. Des travaux en cours démontrent d’ailleurs que les semences paysannes sont plus riches en endophytes (écosystèmes microbiens symbiotiques) que les semences industrielles. Il s’agit là d’écosystèmes indispensables à la vie des plantes et des sols dont leur santé pose tout simplement l’enjeu de notre capacité à nous nourrir.


D’ailleurs, la mesure 14 rappelle que « les agricultures paysannes sont dix à cent fois plus productives par unité de mesure que l’agriculture industrielle et elles nourrissent encore aujourd’hui 75 % de la population mondiale avec seulement 25 % des terres agricoles et très peu de protéines animales ». A ce titre, il est inadmissible de permettre encore des processus d’accaparement des terres, qui détruisent les territoires et les systèmes de cultures paysannes, entraînant pénuries alimentaires, altération de la ressource en eau, ou encore accélération des dérèglements bioclimatiques. Les auteurs préconisent donc que le rôle des SAFER (Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural) soit renforcé en termes de développement des agricultures paysannes, en maintenant les agricultures familiales, et en accompagnant de nouveaux paysans.


Les mesures 15 et 16 s’attaquent à la métropolisation, et proposent de repenser la distribution de la population sur les territoires, par exemple en mettant en place une fiscalité foncière moindre selon la contribution écologique et sociale de zones. D’ici-là, repenser la localisation des résidences selon les lieux de travail et de production agricole systématiserait le recours aux circuits-courts, et permettraient de réduire les distances parcourues et donc privilégier l’énergie musculaire comme et les transports publics pour se déplacer, plutôt que l’énergie fossile et le transport individuel. La réduction du ce dernier pourrait d’ailleurs être aussi encouragée par une logique de quota carbone par transport (mesure 16) rythmée par le renforcement des transports collectifs.



Enfin, les auteurs demandent purement et immédiatement que l’État cesse de subventionner les énergies fossiles, car cette action ne se légitime sous aucun prétexte par une quelconque volonté d’intérêt général (mesure 17). Et réclament des « sanctions pénales applicables aux dirigeants (actionnaires compris) » (mesure 18) pour mettre définitivement fin aux paradis fiscaux. Un processus de « rapatriement fiscal » permettrait d’ailleurs de financer la transition écologique. Aujourd’hui la perte fiscale s’estime à 5 milliards par an pour l’État, et près de 300 milliards d’euros de ressortissants français sont détenus bloqués dans les paradis fiscaux.


Retrouvez bientôt sur Résilience Commune nos synthèses de la section "Etat" des "Propositions pour un retour sur Terre"

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