Réanimer la culture scientifique française

Mis à jour : mai 2

Par Anaïs Boubenider et Karim Ben Hamoudi



Le contexte actuel de crise sanitaire met en évidence une crise, plus profonde et plus générale, des sciences dans la société française. Alors que la pandémie de la Covid-19 frappe le monde, les scientifiques tentent de la comprendre quasiment en temps réel. Un nécessaire manque de recul s’impose donc, et cette pandémie interroge le rôle social des scientifiques. La mise en lumière médiatique récente des chercheurs et des médecins permet aux citoyens non spécialistes de se saisir de questions scientifiques.


Notre constat


Malheureusement, force est de constater que tant la méthode scientifique que les résultats des études ne sont pas compris par manque d’éducation populaire, et que des mesures sont à prendre pour les démocratiser. La gestion politique de la crise de la COVID-19 s’inspire de l’avis du conseil scientifique et du CARE (comité analyse recherche et expertise). Médiatiquement, il est martelé que les décisions prises, l’ont été sous les conseils de ces derniers. Olivier Véran déclara même, en parlant des gestes barrières : « Si vous ne m'écoutez pas moi, écoutez au moins les soignants qui préconisent ces gestes-barrière contre l'épidémie ». Cette « autorité sous autorité » montre que le discours politique, qui s’appuie sur la recherche scientifique, s’abrite aussi derrière elle.


L’acceptabilité sociale des critères de confinement, au lieu de reposer sur des mesures comprises par la population, qui auraient des bases scientifiques solides, reposent sur une persuasion fondée sur l’argument d’autorité scientifique. La population est persuadée plutôt que convaincue, ce qui suppose qu’elle serait dans l’incapacité de comprendre. Ce manque de transparence dans la prise de décision crée une mise à distance de la population par rapport au monde scientifique, et de surcroît une défiance, terreau fertile aux nombreuses théories du complot.


La controverse autour de l’hydroxychloroquine est une très bonne illustration de la déconnexion entre l’opinion publique et les normes de construction de preuves scientifiques. Le professeur Raoult, chercheur de renommée internationale, privilégie la pédagogie et l’enrôlement citoyen en utilisant les réseaux sociaux comme moyen de communication en plus des voies classiques du dialogue scientifique. Cela a rendu accessible, à un large public, les résultats de ses travaux, ce qui leur a permis de se faire une idée sur la question. Ainsi, 59% des français estiment que le traitement à l’hydroxychloroquine est efficace contre le SRAS-CoV2 . Une majorité de citoyens est donc persuadée de l’efficacité du protocole du professeur Raoult alors que la validité scientifique des résultats, à l’heure actuelle, a été largement remise en cause par la communauté scientifique, soit pour des raisons de significativité des résultats, soit pour des raisons de biais méthodologiques.


Plus généralement, nous déplorons que le traitement médiatique de nombreuses études scientifiques n’ayant pas encore fait consensus, entretienne la confusion entre des résultats préliminaires et des connaissances validées et cooptées par la communauté scientifique. Une profonde méconnaissance de la manière de faire des sciences (l’épistémologie) participe à la désinformation et à la multiplication des infox, la référence aux études scientifiques étant une figure rhétorique classique des théories conspirationnistes. Ceux qui divulguent des infox, et utilisent des arguments d’autorité scientifique, noient le lecteur et le téléspectateur non spécialistes, qui n’ont pas les armes pour juger et décider qui, selon eux, a raison ou tort. Il faut agir pour que les infox et les théories conspirationnistes ne polluent pas les décisions politiques et l’accès à l’information, indispensable pour éclairer les citoyens.


Pour ces raisons, les propositions suivantes s’articulent autour de deux points clés, que sont l’appropriation des sciences par le grand public et l’éducation des générations futures. Ces deux axes sont primordiaux afin d’engager une modification de notre société, et de réanimer la culture scientifique française.


Propositions


L’appropriation des sciences par le grand public Les citoyens doivent pouvoir se saisir des questions scientifiques, et pour cela, ils doivent les comprendre. Malheureusement, l’image inaccessible des sciences décourage ceux qui cherchent à savoir. Pour remédier à cela, il faudrait :


• Une médiation scientifique plus forte et plus proche de la population, notamment par le déploiement sur tout le territoire de musées scientifiques, de « maisons pour la science » sur le modèle des MJC, ce qui permettrait une démocratisation des sciences.


• La production de contenus à caractère scientifique, trop peu présents dans le paysage audiovisuel français. Ces contenus ne doivent pas se cantonner à de la vulgarisation scientifique, mais doivent aussi traiter de la construction des savoirs scientifiques. Nous déplorons, par exemple, la disparition de l'émission "c'est pas sorcier", diffusée sur une chaîne du service public.


• Ouvrir une réflexion collective pour rendre les sciences attractives au sein de la population.


• Détacher les sciences de son image d’élite et de sélection scolaire dans la société, en la rendant accessible à tout le monde.


L’éducation La diminution des moyens globaux dans le secondaire a eu comme conséquence de contraindre la pratique de la démarche expérimentale, comme par exemple la diminution du nombre de travaux pratiques en demi-groupes, ou encore la disparition d’options scientifiques en classe de seconde. La réforme du lycée aura pour conséquence une baisse du nombre d’élèves qui suivront l’enseignement de sciences de la vie et de la terre, discipline fondamentale pour comprendre les enjeux scientifiques de société actuels et futurs. Les sciences ne doivent pas être considérées comme des disciplines de sélection ou réservées aux élites. Une démocratisation de la science est urgente !


• Renforcer l’enseignement des sciences dès le primaire à l’aide notamment de la généralisation du recours à des associations (ex : main à la pâte) et au lien avec des chercheurs (ex: apprentis chercheurs).


• Renforcer la formation scientifique des professeurs des écoles , qui, pour la plupart, ne sont pas issus de cursus scientifiques.


• Pour le secondaire, flécher, au sein des dotations horaires globales, des heures allouées aux travaux pratiques de sciences expérimentales.


• Rétablir, au lycée général, une part des sciences plus conséquente dans le tronc commun. S’assurer que tous les élèves disposent d’un socle commun de bases scientifiques solides.


• En lycée professionnel et technologique, intégrer une discipline visant à comprendre les enjeux scientifiques et sociétaux contemporains (immunologie, réchauffement climatique, reproduction, développement durable...)


• Accentuer la place de l’épistémologie et de l’histoire des sciences (comment sont et se sont construits les savoirs scientifiques) dans les programmes du cycle 4 et du cycle terminal. Cela permettrait de privilégier la démonstration par la démarche scientifique afin de s’écarter le plus possible d’un enseignement dogmatique des sciences.


Une autre façon de permettre aux citoyens de faire la différence entre ce qui relève des sciences et ce qui relève des croyances serait un apprentissage de l’esprit critique.


• Il faut apprendre collectivement à reconnaître le « vrai du faux », aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux.


• Il faut être capable de se prémunir de pièges rhétoriques, en différenciant les arguments fondés des arguments d’autorité (éléments de langage, rhétorique), ainsi que de repérer les fake-news, de s’informer de manière éclairée.


Toute cette pensée n’étant pas innée, elle doit être acquise à l’école.


• Il est urgent que l’enseignement soit capable de développer un esprit d’analyse et de réflexion, un raisonnement, une curiosité et une rigueur, suffisants pour contrer l’absence de filtre entre les émetteurs d’informations et les destinataires, et à la hauteur de ce monde de l’opulence informationnelle.


• Bien que l’éducation aux médias et à l’information soit inscrite dans la loi de refondation de l'École et soit présente dans les programmes et le socle commun de compétences , elle est encore trop peu réellement enseignée et repose sur des initiatives individuelles et sur des financements en heures supplémentaires non garanties.


• Il faudrait faire de l'apprentissage de l'esprit critique un sujet incontournable, dans lequel serait enseignée la nature d’une information, les méthodes qui permettent de vérifier sa véracité, et celles qui aident à débusquer les infox et théories conspirationnistes, mais aussi prendre conscience des biais cognitifs par exemple, distinguer une opinion d’un argument fondé...


• Il serait encore plus important de s’entraîner à des postures d’éveil intellectuel, et rendre obligatoire la validation, via la délivrance d’un certificat scolaire par exemple, des compétences dans le domaine. Cette validation devrait être rendue obligatoire au cours de la scolarité, sur le modèle du brevet de sécurité routière (BSR), afin de s’assurer que tous les élèves français aient eu accès à ce type de formation.


En conclusion, un meilleur niveau scientifique de la population, une meilleure connaissance des processus de construction des savoirs scientifiques, l’apprentissage et l’exercice de l’esprit critique semblent des prérequis essentiels à la construction de citoyens éclairés, et devraient participer à la prévention de crises sanitaires et environnementales à venir.

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