Thomas Portes : «Les coupables d'aujourd'hui ne peuvent pas être les architectes de demain»

Interview réalisée par Grégoire Verrière


Thomas Portes, syndicaliste, auteur «Au cœur de la haine», et Président du comité de soutien à Anthony Smith a accepté de donner une interview à Résilience Commune pour penser le monde de demain.

Crédit photo Le Parisien


Grégoire Verrière : - Voilà quelques semaines maintenant que nous sommes déconfinés, avec du recul nous pouvons analyser plus finement ce qui s’est passé et surtout faire des parallèles avec les orientations politiques prises aujourd’hui par le gouvernement. Qu’est-ce que tu retiens tout d’abord, sur le plan personnel et collectif, de toute la période de confinement ? Thomas Portes : Cette période de confinement restera graver dans les mémoires. A la fois par sa forme ; inédite, mais aussi par les raisons qui ont amené à prendre une telle décision. Je crois que nous ne le disons pas assez, mais cette crise nous renvoie l’image de ce que nous infligeons à la planète. Déforestation, agriculture intensive, trafic d'animaux sauvages… L’impact croissant de l’homme sur les écosystèmes favorise l'apparition de nouvelles pandémies. Comme le dit avec beaucoup de force Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’INRAE, « on ne réglera pas le problème sans en traiter la cause, c’est-à-dire les perturbations que notre monde globalisé exerce sur les environnements naturels et la diversité biologique ». En clair, si des choix de rupture ne sont pas pris nous nous dirigeons vers de nouvelles pandémies.


Cette période à mis en évidence une chose : les indispensables ne sont pas les premiers de cordées mais bien les premiers de corvées. Qu’aurait fait le pays sans les soignants, les caissières, les éboueurs, les livreurs, les agents d’entretiens, les agents du service public ? Ils ont tenu le pays à bout de bras pendant des semaines, souvent au péril de leur vie car l’état défaillant était incapable d’assurer leur protection. A titre personnel, un nom restera longtemps dans ma mémoire, celui d’Aïcha, 52 ans, caissière à Carrefour à Saint Denis. C’est une des premières victimes du monde du travail.


Collectivement, nous avons vu que des solidarités nouvelles pouvaient émerger. J’ai en mémoire ces restaurateurs qui offrent des plats aux personnels soignants, ces enfants qui fabriquent des visières. Je crois que de très nombreux citoyens ont ouverts les yeux sur les ravages du modèle néo-libérale. On pourrait prendre l’exemple des masques, un véritable scandale d’état, des tests ... mais pour ma part j’ai envie de m’arrêter sur celui des EHPAD. C’est un des symboles de notre monde où l’argent a pris le pas sur l’accueil et la prise en charge des patients. Des groupes gavés d’argent public comme Korian ou Orpea ont tenté de cacher la mort des patients. Des familles ont même appris le décès de leurs proches dans la presse ! Cela n’est pas acceptable.


Les gens ont compris que tout ne pouvait pas être marché, que la solidarité valait mieux que la compétition, que les services publics valaient mieux que le privé, que tout ne peut pas être fric dans la vie ! En clair, pour reprendre un slogan souvent utilisé, nos vies valent plus que le pognon.


Grégoire Verrière : - On en avait le sentiment durant la catastrophe sanitaire, et plusieurs enquêtes comme celle de Vivavoice commandée par «Libération», montrent que si la majorité des citoyens sont sceptiques quant aux possibilités de réels changements, ils aspirent néanmoins à un changement de modèle de société. Qu’en est-il pour vous Thomas Portes, dans quelle direction doit-on collectivement nous diriger ?


Thomas Portes : Il y a plus que jamais urgence à changer le monde dans lequel nous vivons ! Tous les voyants sont au rouge, et la catastrophe approche. Un des faits majeurs de cette période, c’est la naissance d’une prise de conscience collective sur la nécessité de construire un jour d’après en rupture totale avec ce que nous avons connu jusqu’à maintenant. Ce que nous dénoncions depuis des années, délocalisation, destruction de l’environnement, casse des services publics, a été mis en évidence lors de cette crise sanitaire, économique et sociale.


Dans un sondage réalisé par Odoxa le 13 avril 89 % des gens se disaient favorables à la relocalisation des entreprises « même si cela augmente » le coût des produits pour les consommateurs. 93 % souhaitent aussi systématiser la présence d’un label identifiant les produits 100 % « made in France ». Ce n’est pas anodin, et cela signifie que de très nombreuses personnes aspirent à une autre société, plus humaine, plus juste, plus écologique.


Après va se poser la question de comment changer ce monde. Car ne soyons pas naïfs, les architectes du monde d’hier se posent déjà en bâtisseur du jour d’après, et veulent nous imposer des solutions qui, inévitablement, produiront les mêmes maux. La question de la santé est en le parfait exemple. Alors que cette crise sanitaire à mis en lumière ce que le personnel soignant dénonce depuis plusieurs années, à savoir le manque de lits, de moyens humains, une gestion comptable mortifère, Olivier Véran propose un « Ségur » de la Santé » sans aucun chiffre, et en parallèle on voit que les fermetures de lits et autres restructurations continuent à être appliquées.


Après la crise financière de 2008, les mots ont été suivis de peu d’actes. Pire, nous sommes allés encore plus loin dans la financiarisation de la société, dans la destruction de la planète. Comment accepter qu’un pays comme la France, 6ème puissance économique du monde, soit incapable de produire des masques ? On parle d’un bout de tissu avec deux élastiques ! Pour sortir de cette impasse, je reste persuadé qu’il faudra une mobilisation populaire extrêmement large. Rien ne nous sera servit sur un plateau. Nous devrons l’arracher ! La pétition initiée par différentes ONG et syndicats « Plus jamais ça », aujourd’hui transformée en proposition, est un premier jalon intéressant pour co-construire le monde demain. Nous avons besoin de nous nourrir d’une intelligence collective qui irrigue de nombreux pans de notre société. Les meilleurs experts sont celles et ceux qui sont sur le terrain, au contact des réalités ! Il faut les écouter.


En revanche, je ne suis pas adepte du dégagisme par nature, je considère qu’il est impossible de panser nos plaies béantes avec ceux qui ont tiré les balles. Les coupables d’aujourd’hui, ne seront pas les architectes de demain. Il nous faut des fondations solides, pas des planches pourries.


J’en suis persuadé, nous sommes à la fin d’un cycle. Le logiciel du système capitaliste, fait de productivisme, de course aux profits est à bout de souffle. Il vit ses derniers instants. C’est à nous, collectivement, d’écrire le jour d’après.

Grégoire Verrière : - Lors de sa dernière allocution, le Président de la République a parlé de « travailler davantage », vous l’interprétez comment ? Plus globalement est ce que vous pensez qu’Emmanuel Macron va reculer sur un certain nombre de réformes, comme celle des retraites, ou que nous devons nous préparer à de nouvelles mobilisations sociales d’ampleurs ?


Thomas Portes : - Emmanuel Macron est un homme qui se dit incarner « le nouveau monde » mais dont les recettes sont particulièrement dépassées. Après son discours, certains ont cru reconnaitre un clone de Nicolas Sarkozy, moi j’irai plus loin, Emmanuel Macron est le digne héritier de Margareth Thatcher. Nous l’avons par exemple vu dans le cadre de la grève contre la réforme des retraites, le Président de la République a allongé le temps de travail des chauffeurs routiers pour casser la grève, a fait évacuer les piquets de grève devant les entreprises et à même fait escorter par la police des non-grévistes pour assurer le trafic. Toutes ces méthodes avaient déjà été utilisées par Margaret Thatcher contre les mineurs en 1984.


Quant à l’augmentation du temps de travail, c’est « une marotte » utilisée depuis des années par la droite pour imposer les réformes de son agenda néo-libéral. Il convient de rétablir une vérité les français travaillent autant que les autres, voire même plus. Au niveau annuel, un français travaille en moyenne 1514H contre 1356 pour l’Allemagne et 1408 pour le Danemark. Les français battent même des records de productivité. Selon Eurostat, qu’on ne peut pas qualifier d’officine de gauche, en 2014 le taux de productivité d’un travailleur français était de de 128,5 contre 126,9 pour l’Allemagne ou 99,4 pour le Royaume-Uni. La modernité voudrait, à l’inverse, qu’on partage le temps de travail pour se diriger vers les 32h, voir plus ! La crise va entrainer des milliers de chômeurs supplémentaires, et le Président de la République dit à celles et ceux qui ont un emploi « il faudra travailler plus ». Pour quelqu’un qui dit vouloir se réinventer, on est en mesure de s’attendre à mieux non ?


Refus de taxer les riches, non conditionnalité des aides aux entreprises, remise en cause du droit du travail sous couvert d’état d’urgence sanitaire … Toutes les mesures proposées pour imposer d’autres choix de société sont rejetées par un parlement aux ordres. Si la réforme des retraites est pour le moment « abandonnée », comme celle de l’assurance chômage, elle reviendra à un moment ou à un autre dans le débat. C’est une certitude. Tout le monde l’a bien compris, cette réforme des retraites est guidée par les intérêts du fonds de pension Black Rock. Va-t-il renoncer à sa volonté de faire main basse sur la manne d’argent public que représente notre système de retraite suite à cette parenthèse ? Je ne crois pas. Il suffit de regarder le comportement des grands groupes, ils continuent de verser des milliards de dividendes comme si de rien n’était !


La manifestation des soignants hier, qui fait suite à celles contre les violences policières, montre que dans ce pays il existe une immense colère populaire. Elle n’a pas disparue avec le confinement !


Si je dois tirer un enseignement de cette crise, c’est que les rapports de classes sont exacerbés. Oui la lutte des classes existe, et elle tend à se renforcer entre une minorité qui possède tout et une majorité qui chaque jour galère pour se soigner, se nourrir, se loger … vivre tout simplement ! Croire que les tenants d’un capitalisme toujours plus assoiffé d’argent vont devenir plus « humains » et raisonnables est un leurre. Il faudra des mobilisations massives pour s’opposer au projet d’Emmanuel Macron, un Président, qui je le rappelle, ne dispose pas de majorité populaire dans ce pays pour faire appliquer ces réformes. Il ne pourra pas tenir jusqu’à la fin de son quinquennat en gouvernant soit par ordonnances, soit par 49.3.



Grégoire Verrière : - Selon vous, le Monde d’après est-il en passe de devenir plus violent encore ? On a l’impression que la répression syndicale qui s’intensifie et les violences racistes et physiques qui viennent d’une partie de la police, seraient comme une réaction immune d’un système à bout de souffle non ?


Thomas Portes : La violence est intrinsèquement liée au système capitaliste. Aujourd’hui, avec l’actualité des violences policières, on en voit une nouvelle illustration. Celle-ci n’est malheureusement pas nouvelle. Nous avons tous en tête la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans l’enceinte d'un poste électrique dans lequel ils s'étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police, celle de Cédric Chouviat ou encore d’Adama Traoré.


Depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a accéléré un processus de répression de toutes les formes de contestations sociales entamé sous Nicolas Sarkozy et poursuivit par François Hollande. Il faut bien mesurer ce que nous avons vécu lors de la mobilisation des gilets jaunes. Des morts, des éborgnés, des mains arrachées, des milliers de blessés … C’est du jamais vu ! Ces images resteront gravées dans la mémoire collective, et actent une rupture dans la conception républicaine de l’exercice du pouvoir.


Emmanuel Macron ne dispose pas de majorité populaire dans ce pays. La réforme des retraites l’a montré avec force.


Quand on parle de violences policières, il faut les lier au contexte sécuritaire et liberticide que nous traversons. Sous prétexte d’’état d’urgence sanitaire, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’attaque à nos libertés individuelles. Attestation pour se déplacer, mise en place de drones, utilisation des données personnelles … Nous glissons dangereusement vers une société du contrôle et de la surveillance. La théorie du choc de Naomie Klein est éclairante, et se traduit aujourd’hui en France.


Dans ces moments de tensions et de peurs, les populations sont plus à mêmes d’accepter un recul des droits et libertés sous couvert d’une protection supplémentaire et de la préservation d’un droit, qui plus est, comme c’est actuellement le cas, quand il s’agit du droit à la vie. Je crois que nous devons redoubler de vigilance. Au fur et à mesure qu’Emmanuel Macron va avancer dans son agenda de réformes néolibérales, la répression va montrer d’un cran. Regardons ce qui s’est passée avec la manifestation des soignants ! Après leur avoir rendu hommage, le pouvoir a fait charger les CRS sur des gens qui ont pendant des semaines tenu le pays à bout de bras, et de très nombreux professionnels l’ont payé de leur vie. Il faut saluer la décision du Conseil d’Etat qui a jugé, dans une décision rendue samedi 13 juin, que « l’interdiction de manifester n’est pas justifiée par la situation sanitaire actuelle ». Nous avons face à nous un pouvoir autoritaire qui refuse toutes formes de contestations sociales et de remises en cause de son modèle économique.


Comme je le rappelle au début, la violence est au cœur du recteur du modèle capitaliste. Quand on apprend qu’Air France va laisser sur le carreau 10.000 salariés alors que la compagnie va toucher 7 milliards d’euros d’aides publiques et que son PDG s’octroie, avec l’aval du gouvernement français, un bonus de 800.000 euros, on ne par le pas de violence. Quand un éboueur se suicide après avoir été licencié au motif qu’il a bu deux bières offertes par un citoyen pour le remercier de son travail pendant le confinement, personne ne réagit. Il s’agit pourtant de violence, une violence brutale et sociale qui jette des milliers de femmes et d’hommes dans le monde de la précarité, poussant certains au pire.


Quand l’usine Goodyear a fermé, alors que le groupe faisait 2.5 milliards de profit, et versait 800 millions de dividendes, il y a 12 suicides, et de centaines de dépressions et divorces. Voilà une autre forme de violence qui a mon goût est trop peu évoquée. C’est une violence de classes.


Sur la question de la police, je crois fondamental de repenser de manière radicale les techniques de maintien de l’ordre. La police nationale doit retrouver son caractère républicain. Nous ne voulons pas des forces de l’ordre mais des gardiens de la paix avec comme priorité le dialogue, la proximité et le sens du métier. Je ne minore pas le mal-être de cette profession, aussi je pense qu’il faut lui donner des moyens humains et financiers pour qu’elle redevienne un véritable service public apaisé auquel les citoyennes et citoyens de ce pays ont droit.


Enfin et je termine là-dessus, il faut dissoudre l’iGPN et toute autre instance de contrôle interne à la police. Des policiers qui contrôlent des policiers, ce n’est pas sérieux ! Imagine-on un conseil en optimisation fiscale contrôler les comptes de Bernard Arnault ? Je fais la proposition suivante : créons une institution de contrôle des violences policières, indépendante de la police et placée sous contrôle démocratique et citoyen, afin de mener un travail d’enquête sincère pour établir la vérité.


Grégoire Verrière :- Une dernière question et non pas des moindres, pour toi comment on parvient à faire gagner le camp social et écologiste en 2022 ? Thomas Portes : -En se rassemblant ! J’ai toujours été un partisan de l’union entre les forces progressistes. C’est une question sur laquelle nous buttons depuis des années. Durant cette période de confinement nous avons vu le fil des discussions se renouer, des tribunes unitaires, de meeting commun, des appels ... C’est une bonne chose. Maintenant je crois qu’il faut passer des paroles aux actes. Comment ? La présidentielle a toujours été une marche sur laquelle nous buttons. Partons d’une autre démarche, qu’elle France voulons nous pour les 5 prochaines années ? Il faut construite une base programmatique qui soit en rupture avec les politiques libérales actuellement menées. Pour cela nous avons besoin de débattre, d’échanger mais pas simplement entre nous. Ouvrons largement le débat à toutes les forces vives (syndicats, associations, collectifs …) du pays qui aspirent à de nouveaux jours heureux. Pour enclencher cette démarche, je suis favorable à ce que nous tenions, nous la gauche et les écologistes, une université politique de rentrée commune en septembre. Allons-y, passons des actes aux mots!


Je crois aussi que dans cette période particulière, il nous faut donner de l’espoir à tout une génération. Celles et ceux qui se rassemblement contre les violences policières, marchent pour le climat, exigent plus de justice sociale doivent pouvoir se projeter vers un imaginaire collectif où l’humain et la planète sont au cœur des préoccupations. Pour changer les choses, il faut être aux manettes. Et c’est une réalité politique, la gauche ne gagne que quand elle est rassemblée ! Une gauche rassemblée ne veut pas dire faire le « Paris-Dakar » des logos mais se mettre d’accord sur 5 ou 6 idées fortes. Certes nous avons des différences, mais nous avons beaucoup de points de convergences.


Il nous faut une base programmatique de travail qui pourrait se décliner en 5 axe :justice sociale, urgence écologique, égalité et respect des droits, réforme institutionnelle et nouvelles formes de travail.

Nous sommes dans un moment d’histoire, de rupture, où tout peut aussi basculer vers le pire. Le danger de l’extrême droite est présent. La gauche doit être à la hauteur de ses responsabilités, et surtout ne rien lâcher sur ses valeurs.

Nous avons de merveilleuses choses à construire ensemble. Ma génération aspire à vivre dans une société où toutes les logiques de domination auront été éradiquées. La jeunesse de ce pays est en train de se lever, le souffle est puissant, mais il a besoin d’un catalyseur pour le transformer en force politique émancipatrice capable de changer radicalement le processus de transformation de notre société.

Pour que le jour d’après ne soit pas le même qu’hier, il faut y aller s’en attendre. C’est notre responsabilité, et cela sera aussi notre échec si nous n’y arrivons pas. Si la gauche ne gagne pas en 2022, dans les urnes comme dans les têtes, elle sera durablement effacée du paysage politique. J’en suis persuadé et ce sont celles et ceux qui en ont tant besoin qui le payerons dans la vie de tous les jours. Pour ma part, je mettrai toutes mes forces au service du rassemblement de la gauche, des écologistes et des citoyens.



Crédit Photo : Le Parisien - https://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/justice-thomas-portes-le-cheminot-syndicaliste-poursuivi-par-generation-identitaire-29-01-2020-8247633.php

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